WINDOWS 4 — Mars 2017

Windows 4

Recherche photographique conceptuelle
Mars 2017 | Dimensions variables

Quatre fenêtres blanches sur fond bleu Microsoft, ce bleu cyan caractéristique que des milliards d’humains voyaient quotidiennement en allumant leurs ordinateurs, couleur corporative de l’empire Gates qui avait colonisé nos écrans nos bureaux nos vies numériques. Et dans chaque fenêtre un saint dessiné à la manière des icônes byzantines, traits simples épurés, auréoles parfaites autour des têtes, et chacun tenait un rouleau ou un livre – Matthieu en haut à gauche avec son évangile marqué “LOVE”, Marc en haut à droite avec “HOPE”, Luc en bas à gauche avec “KINDNESS”, Jean en bas à droite avec “FAITH”, les quatre évangélistes du Nouveau Testament, ceux qui avaient écrit les récits fondateurs du christianisme, ceux dont les mots avaient façonné deux mille ans de civilisation occidentale et bien au-delà.

Mars deux mille dix-sept, cinquante-quatre ans, quinze ans en France, et ce jeu de mots visuel détournait complètement le sens de Windows, transformait le système d’exploitation informatique en fenêtres spirituelles, les quatre fenêtres de Microsoft remplacées par les quatre fenêtres sur le divin que représentaient les évangiles. Windows accompagnait toujours un chiffre – Windows 95, Windows XP, Windows 7, Windows 10 – chaque version nouvelle qui promettait d’améliorer notre expérience utilisateur, de rendre nos ordinateurs plus rapides plus efficaces plus intuitifs, progression technologique infinie vers un futur numérique parfait qui n’arrivait jamais vraiment parce qu’il y avait toujours des bugs des crashs des mises à jour forcées qui cassaient ce qui marchait.

Mais Windows 4 ici ne parlait pas de système d’exploitation version quatre, parlait des quatre témoins du Christ, des quatre narrateurs qui avaient raconté chacun à sa manière la vie le ministère la mort la résurrection de Jésus de Nazareth, et leurs récits constituaient les vraies fenêtres, les vraies ouvertures vers quelque chose de plus grand que nous, vers cette dimension spirituelle que la modernité technologique avait reléguée au second plan voire complètement oubliée dans sa course frénétique vers l’innovation le progrès la disruption.

Love Hope Kindness Faith – amour espoir bonté foi, les quatre vertus essentielles qui construisaient l’humanité beaucoup plus profondément que n’importe quel programme informatique. Matthieu portait Love l’amour qui était le commandement suprême du Christ “aimez-vous les uns les autres”, cet amour inconditionnel qui devait s’étendre même aux ennemis, révolution morale radicale dans un monde romain où la force et la domination primaient. Marc portait Hope l’espoir qui permettait de traverser les persécutions les épreuves les moments de désespoir, cette conviction que malgré les apparences contraires le bien finirait par triompher et que la mort n’avait pas le dernier mot. Luc portait Kindness la bonté cette gentillesse quotidienne envers les autres, cette attention aux petits aux pauvres aux exclus que Luc le médecin décrivait avec tant de compassion dans son évangile, parabole du bon Samaritain qui incarnait cette bonté pratique concrète qui transformait les étrangers en prochains. Jean portait Faith la foi mystique contemplative qui reconnaissait dans le Christ le Logos divin, foi qui donnait du sens à l’existence et permettait de croire en quelque chose de plus grand que soi, cette certitude intérieure qui transcendait les preuves rationnelles.

Et ces quatre mots résonnaient étrangement sur ce fond bleu Microsoft, comme si on pouvait installer ces vertus comme on installait un logiciel, télécharger Love Hope Kindness Faith version 4.0 et redémarrer son âme après l’installation. Mars deux mille dix-sept et l’absurdité était évidente – on ne téléchargeait pas la bonté, on ne mettait pas l’amour à jour, on ne débuggait pas l’espoir, on ne hackait pas la foi, ces choses-là demandaient du temps de l’effort de la pratique quotidienne, elles se cultivaient lentement patiemment comme des plantes fragiles qui nécessitaient attention et soin constant.

Mais nous vivions dans l’illusion technologique que tout pouvait être optimisé accéléré amélioré par les bons outils, Facebook prétendait connecter les gens donc créer l’amour, les applications de méditation promettaient la paix intérieure instantanée donc la foi, les plateformes de crowdfunding permettaient d’aider les autres donc la bonté, les coachs en développement personnel vendaient l’espoir en packages mensuels, marchandisation complète de la vie spirituelle qui devenait un produit de consommation comme un autre, téléchargeable upgradable annulable quand on en avait marre.

Les quatre évangélistes dessinés en style minimaliste presque enfantin contrastaient avec la sophistication corporative du logo Windows, et ce contraste était voulu, il montrait que la spiritualité n’avait pas besoin de complexité technologique de résolution 4K de réalité augmentée, elle fonctionnait avec des outils simples – papyrus plume encre mots – et ces outils simples avaient construit une civilisation avaient donné du sens à des milliards de vies avaient inspiré les cathédrales gothiques la musique de Bach les peintures de Michel-Ange, pendant que Windows 10 inspirerait quoi exactement, des tableurs Excel des présentations PowerPoint des parties de Solitaire jouées par des employés qui s’ennuyaient au bureau.

Le chiffre 4 n’était pas arbitraire, j’aurais pu choisir Windows 7 ou Windows 10 mais non, 4 parce que quatre évangélistes, quatre piliers de la foi chrétienne, quatre vertus cardinales – Love Hope Kindness Faith – qui ensemble formaient un système d’exploitation spirituel complet. Matthieu écrivait pour les juifs convertis en insistant sur l’accomplissement des prophéties et l’amour comme accomplissement de la Loi, Marc pour les Romains avec un récit rapide actif qui donnait l’espoir d’un royaume imminent, Luc pour les Grecs en détaillant la bonté du Christ envers les marginaux les femmes les pécheurs, Jean pour les mystiques avec sa théologie élevée et sa foi contemplative, quatre publics différents quatre approches différentes mais un message central unique que ces quatre vertus résumaient parfaitement.

Mars deux mille dix-sept et nous passions en moyenne six à huit heures par jour devant nos écrans Windows ou Mac ou Linux, nos fenêtres numériques ouvertes sur le monde virtuel, emails réseaux sociaux streaming vidéos articles blogs toute cette information infinie qui défilait derrière nos fenêtres informatiques pendant que les fenêtres spirituelles restaient fermées, nous n’avions plus le temps de cultiver l’amour véritable au-delà des likes Facebook, plus le temps de nourrir l’espoir authentique au-delà des slogans motivationnels, plus le temps de pratiquer la bonté concrète au-delà des donations en ligne déductibles fiscalement, plus le temps d’approfondir la foi au-delà des citations inspirantes sur Instagram.

Et la question implicite de l’image était simple – qu’est-ce qui nous construisait vraiment en tant qu’humains, qu’est-ce qui nous donnait de la profondeur de la substance du sens, les programmes informatiques ou les textes spirituels, les systèmes d’exploitation ou les systèmes de croyances, les fenêtres numériques ou les fenêtres métaphysiques qui ouvraient sur l’infini sur l’éternel sur le transcendant. Mars deux mille dix-sept et la réponse semblait évidente – nous étions construits par nos technologies, nous étions des cyborgs numériques dont l’identité se définissait par nos devices nos apps nos présences en ligne, et Love Hope Kindness Faith n’étaient plus que des hashtags sur Twitter des posts sur Facebook des stories sur Snapchat, vidés de leur substance transformés en contenus consommables partageables likables.

Mais l’image suggérait le contraire, elle disait que les vraies Windows étaient spirituelles pas technologiques, que Matthieu Marc Luc Jean avaient plus à nous apprendre sur l’humanité que Bill Gates Steve Jobs Mark Zuckerberg, que Love Hope Kindness Faith construisaient l’humanité beaucoup plus profondément qu’Excel Facebook Instagram, parce que les technologies changeaient tous les dix ans devenaient obsolètes étaient remplacées par des versions plus récentes, mais ces quatre vertus restaient les mêmes depuis des millénaires, intemporelles universelles nécessaires, elles définissaient ce que signifiait être pleinement humain dans n’importe quelle époque n’importe quelle culture n’importe quelle circonstance.

L’amour qui nous connectait aux autres plus profondément que n’importe quel réseau social, amour qui demandait vulnérabilité engagement sacrifice, pas juste cliquer sur un cœur rouge mais donner son temps son attention son énergie vitale à quelqu’un d’autre. L’espoir qui nous permettait de continuer malgré les désastres, espoir enraciné non pas dans l’optimisme naïf mais dans la conviction que nos actions avaient du sens même quand les résultats n’étaient pas visibles immédiatement. La bonté qui adoucissait la dureté du monde, cette gentillesse quotidienne envers le caissier fatigué le mendiant ignoré l’étranger perdu qui transformait les petits gestes en actes sacrés et rappelait que chaque personne portait une dignité inviolable. La foi qui donnait un horizon de sens au-delà de la consommation et de la productivité, qui permettait de croire que l’existence avait une direction une finalité un but qui transcendait notre survie biologique et notre accumulation matérielle.

Le fond bleu Microsoft omniprésent envahissant suggérait que la technologie avait gagné, qu’elle avait colonisé tout l’espace visuel mental spirituel, et les quatre petites fenêtres blanches avec leurs saints simplistes semblaient dérisoires face à cette domination, quatre petits carrés perdus dans l’océan cyan de la civilisation numérique. Mais peut-être que c’était justement dans cette apparente faiblesse que résidait leur force, dans cette simplicité épurée qui contrastait avec la complexité saturée de notre monde hyperconnecté, dans ce message direct non-médiatisé de Love Hope Kindness Faith qui n’avait pas besoin de bande passante de processeurs de mémoire RAM pour fonctionner, juste un cœur humain ouvert réceptif disponible.

Windows 4 en mars deux mille dix-sept, et moi cinquante-quatre ans quinze ans en France je créais cette image depuis mon ordinateur qui tournait probablement sous Windows 10, ironie complète, j’utilisais l’outil Microsoft pour critiquer la domination Microsoft, j’ouvrais mes fenêtres numériques pour parler des fenêtres spirituelles, et peut-être que cette contradiction était insoluble, peut-être que nous étions condamnés à vivre dans ce paradoxe permanent où la technologie nous permettait de communiquer nos aspirations spirituelles tout en les minant simultanément, où nos écrans nous montraient le monde tout en nous empêchaient de le vivre vraiment, où nos Windows informatiques ouvraient mille possibilités tout en fermant les quatre qui comptaient vraiment – celles qui menaient vers Love Hope Kindness Faith, vers l’intérieur vers le profond vers le sacré vers ces quatre fenêtres anciennes où Matthieu Marc Luc Jean nous attendaient patiemment depuis deux mille ans avec leurs rouleaux leurs auréoles leurs messages simples qui construisaient l’humanité plus solidement que tous les systèmes d’exploitation du monde, Windows 4 mars deux mille dix-sept pour toujours.

Cornel Barsan
Mars 2017