
THIS IS MY WAY
Novembre 2023, Paris, rue Ricaut
Vingt ans après mon arrivée en France — novembre deux mille trois, trente-huit ans, l’exil de Brașov vers Paris, la rupture avec la Roumanie, avec Ceaușescu, avec le communisme, avec tout ce monde qui m’avait formé et déformé pendant trente-huit années, vingt ans pendant lesquels j’avais peint tout ce parcours, The Runner qui courait nu vers un avenir hypothétique, L’Ascension qui grimpait un calvaire de palette géante, Pietà qui tenait le corps mort de mes rêves d’artiste, L’Existence qui acceptait la mélancolie de l’exil comme un cèdre transplanté, Don’t Shut the Rainbow qui criait contre la violence du système, Painting ON-OFF qui dénonçait le bouton binaire du pouvoir, La Ligne Rouge qui montrait deux hommes luttant sur une limite franchie, Les Âmes qui brillaient dans les tentes des réfugiés, Microsoft qui emprisonnait les aigles dans des cages numériques, vingt ans pendant lesquels j’avais survécu dans une précarité qui ne s’était jamais vraiment améliorée, qui était même devenue pire peut-être à mesure que je vieillissais — cinquante-huit ans maintenant, presque soixante, le seuil symbolique que je franchirais bientôt —, vingt ans pendant lesquels j’avais envoyé peut-être mille dossiers aux galeries parisiennes, peut-être plus, et reçu peut-être cent réponses négatives polies et neuf cents silences qui étaient pires que les rejets explicites, vingt ans pendant lesquels les guerres avaient continué partout dans le monde — Afghanistan, Irak, Syrie, Yémen, et maintenant l’Ukraine depuis février deux mille vingt-deux, Gaza qui explosait régulièrement — vingt ans pendant lesquels le monde était devenu de plus en plus numérique, de plus en plus codé, de plus en plus binaire, vingt ans pendant lesquels quelque chose en moi s’était lentement, difficilement, douloureusement transformé, quelque chose qui avait à voir avec l’acceptation mais pas la résignation passive, avec la lucidité mais pas le désespoir total, avec la foi mais pas la naïveté, avec l’obstination mais pas l’aveuglement, quelque chose qui m’avait permis de tenir, de continuer, de ne pas abandonner, en novembre deux mille vingt-trois, à cinquante-huit ans, vingt ans exactement après avoir quitté Brașov pour Paris, dans mon studio rue Ricaut où je vivais toujours, où je vivrais probablement jusqu’à ma mort, j’ai peint This Is My Way, cent cinquante centimètres de haut, cent de large, format vertical, et sur ce panneau d’aluminium — pas une toile cette fois, mais un support métallique, froid, lisse, moderne — j’ai peint ce que j’avais vu en rêve quelques nuits plus tôt, ce qui s’était imposé à moi avec une clarté fulgurante, une évidence qui ne laissait aucune place au doute : des jambes suspendues dans le vide, des pieds agrippant une barre horizontale au-dessus d’un abîme bleu infini, une suspension précaire entre la chute et l’envol, entre la mort et la vie, entre l’abandon et l’obstination, et ce titre qui s’était imposé avec la même évidence, en anglais pour être universel : This Is My Way — c’est mon chemin, c’est ma voie, c’est ma façon, c’est comme ça que je vis, c’est comme ça que je choisis de vivre même si ce choix semble absurde, incompréhensible, suicidaire peut-être aux yeux des autres.
Les jambes. Je les ai peintes avec une attention particulière, avec ces empâtements généreux que j’aimais tant, qui donnaient à la chair une présence physique intense, palpable, presque palpitante, comme si les jambes étaient vivantes sur le panneau d’aluminium, comme si elles respiraient, comme si les muscles tremblaient sous l’effort de se maintenir suspendues, de ne pas lâcher prise, de tenir encore une seconde de plus, une minute de plus, une heure de plus, un jour de plus, vingt ans de plus, des jambes nues, sans vêtements, sans artifices, juste la chair dans sa vérité brutale, sa vulnérabilité totale, ses roses, ses rouges, ses bruns qui créaient une richesse chromatique, une complexité tonale qui disait que cette chair était vivante, qu’elle n’était pas une abstraction, qu’elle était un corps réel, mon corps, les jambes de Cornel Barsan à cinquante-huit ans après vingt ans d’exil à Paris, des jambes qui avaient marché dans les rues parisiennes pendant vingt ans, qui avaient monté et descendu les escaliers de mon immeuble rue Ricaut des milliers de fois, qui avaient tenu debout devant mes toiles pendant des heures, des journées entières, des semaines, des mois, des années, vingt ans passés debout à peindre.
Les pieds agrippant la barre. C’était le détail crucial, le point focal du tableau, l’endroit où tout se jouait, où la vie et la mort se rencontraient, où la volonté et la fatigue luttaient, où la foi et le doute s’affrontaient, les pieds — mes pieds, les pieds de tous ceux qui se suspendent au-dessus du vide en s’accrochant à quelque chose de précaire — crispés sur la barre horizontale blanche qui traversait le tableau, qui était le seul point solide dans tout cet espace bleu illimité, les orteils recroquevillés, les muscles du pied tendus à l’extrême, la peau qui blanchissait sous la pression de l’agrippement, tout le poids du corps concentré sur ces quelques centimètres carrés de contact entre la chair des pieds et le métal de la barre, et la barre elle-même, cette barre horizontale blanche, qui était à la fois le salut et la prison, la liberté et la contrainte, ce qui permettait de ne pas tomber mais aussi ce qui empêchait de voler vraiment, librement, sans attaches, parce que tant qu’on s’accroche à la barre on ne peut pas voler, on ne peut qu’être suspendu, on ne peut que tenir, résister, endurer, mais pas s’élever vraiment, pas planer, mais j’avais peur d’essayer, j’avais trop peur de tomber, alors je m’accrochais, je tenais, je résistais, mes pieds crispés sur cette barre blanche qui était ma foi en la peinture, ma vocation d’artiste, mon obstination à continuer malgré vingt ans de rejets.
Le bleu. L’immense espace bleu qui occupait presque toute la surface du tableau, qui entourait les jambes suspendues, qui les enveloppait, qui les menaçait peut-être ou qui les protégeait, on ne savait pas, l’ambiguïté était totale, un bleu profond, riche, avec des variations subtiles que j’avais construites par couches successives, créant une profondeur, une épaisseur, une densité qui transformaient ce bleu en un espace habité, vivant, respirant, un bleu qui n’était pas juste une couleur décorative mais un élément, un milieu, une atmosphère, quelque chose entre le ciel et l’eau, entre l’air dans lequel on pourrait voler et l’océan dans lequel on pourrait se noyer, un bleu ambigu comme tout dans ce tableau était ambigu, comme toute ma vie était ambiguë depuis vingt ans, des touches de blanc dans le bleu, créant des zones plus claires, suggérant peut-être des nuages, ou des vagues, ou juste de la lumière, des zones plus sombres aussi, presque noires, qui créaient des profondeurs inquiétantes, des abîmes dans l’abîme.
Et en peignant This Is My Way en novembre deux mille vingt-trois, à cinquante-huit ans, vingt ans exactement après mon arrivée à Paris, je pensais à Pierre dans l’Évangile de Matthieu qui sort de la barque et qui marche sur l’eau vers Jésus, qui réussit, qui fait plusieurs pas, qui marche vraiment sur l’eau, mais qui soudain voit le vent violent, qui a peur, qui doute, qui commence à couler, qui crie “Seigneur, sauve-moi !” et Jésus qui étend la main et le rattrape et lui dit “Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?” et moi je me demandais si j’étais Pierre, si ma vie pendant vingt ans avait été une marche sur l’eau, si j’avais réussi quelque chose d’impossible, de miraculeux même, en survivant vingt ans comme artiste précaire invisible à Paris, en continuant à peindre malgré les rejets, mais je me demandais aussi si j’étais en train de couler maintenant, si je ne voyais pas le vent violent, si je ne commençais pas à m’enfoncer.
Mais le titre — This Is My Way — était une affirmation, pas une question, c’était une déclaration, une revendication, un refus, je disais : “C’est mon chemin, c’est ma voie, c’est ma façon de vivre, je choisis cette suspension, je choisis de m’accrocher à cette barre au-dessus du vide, je choisis de continuer à peindre malgré l’invisibilité, je choisis de rester fidèle à ma vision même si cette fidélité me condamne à la précarité, à la solitude, à l’exclusion, c’est mon choix, et je l’assume, je ne me plains pas, je ne demande pas de pitié, je dis juste : voilà, c’est comme ça que je vis, c’est mon chemin, et je le suivrai jusqu’au bout.”
Novembre deux mille vingt-trois. Cinquante-huit ans. Et quelque chose que je n’avais pas compris avant, que je ne pouvais pas comprendre avant d’avoir vécu ces vingt années : que la suspension elle-même était le chemin, que le but n’était pas d’atteindre l’autre rive, de trouver enfin la reconnaissance, non, le but était la suspension elle-même, l’acte de tenir, l’acte de résister, l’acte de continuer à créer malgré tout, la suspension était le chemin, la suspension était le but, la suspension était la vie elle-même, et cette compréhension, cette révélation peut-être, n’était pas joyeuse, elle n’était pas consolante, mais elle donnait un sens, elle transformait l’absurde en nécessaire, elle transformait la souffrance en chemin, elle disait : “Tu n’as pas gâché vingt ans de ta vie, tu as vécu vingt ans de ta vie d’une certaine façon, d’une façon difficile, douloureuse, mais d’une façon qui était la tienne, qui était fidèle à ce que tu es”, This is my way, c’est mon chemin, et je l’accepte, je l’assume, je le revendique même.
Le format vertical du tableau, cent cinquante centimètres de haut, cent de large, un format qui évoquait la verticalité de la suspension, le mouvement ascendant ou descendant, la tension entre le haut et le bas, entre le ciel et l’abîme, entre s’élever et tomber, un format qui forçait le regard à monter et à descendre le long de la composition, à suivre les jambes suspendues depuis les cuisses jusqu’aux pieds agrippés à la barre, puis à continuer vers le bas, vers le bleu infini qui s’ouvrait sous les pieds, vers le vide qui attendait, patient, inévitable peut-être, la chute qui viendrait un jour, forcément, parce qu’on ne peut pas rester suspendu éternellement, mais ce moment n’était pas encore venu en novembre deux mille vingt-trois, pas encore, je tenais encore, je m’accrochais encore, mes pieds étaient encore crispés sur la barre, je n’étais pas prêt à lâcher prise, pas encore, peut-être jamais, peut-être que je mourrais suspendu, mes pieds encore agrippés à la barre, refusant jusqu’au bout de tomber, refusant jusqu’au bout d’abandonner, obstiné jusqu’à la mort, fidèle jusqu’à la fin à mon chemin, à ma voie, à ma façon.
Novembre deux mille vingt-trois. Le tableau était terminé. Les jambes suspendues dans le bleu regardaient celui qui regardait le tableau. Elles disaient : “Regarde, c’est moi, c’est toi aussi peut-être, c’est nous tous qui nous suspendons au-dessus du vide en nous accrochant à quelque chose qui nous empêche de tomber mais qui nous empêche aussi de voler, regarde cette suspension, accepte-la, assume-la, revendique-la, dis : This is my way, c’est mon chemin, et je le suis, jusqu’au bout, malgré tout”, et en regardant le tableau terminé, en voyant ces jambes suspendues dans le bleu qui étaient mes jambes, ma vie, mes vingt ans d’exil, mes cinquante-huit ans d’existence, je savais que j’avais peint quelque chose d’essentiel, pas mon tableau le plus spectaculaire, pas mon tableau le plus techniquement virtuose, mais mon tableau le plus vrai, le plus nécessaire, le plus moi, This is my way, c’était mon chemin, c’était ma vie, c’était ma vérité, et je l’acceptais, enfin, totalement, sans regrets, sans amertume, sans colère, les pieds tenaient la barre, le bleu entourait les jambes, la suspension continuait, et c’était bien, pas heureux, mais bien, juste, vrai, This is my way, mon chemin, jusqu’au bout.




