
The War Against Evil
Recherche photographique conceptuelle
Août 2015 | Dimensions variables
Fond blanc absolu, deux versions de moi-même en plein combat aérien, suspendues dans le vide comme des anges qui s’affrontent pour l’âme du monde. À gauche celui qui porte les ailes noires de Lucifer, l’ange déchu, le porteur de lumière devenu porteur de ténèbres, et à droite moi sans ailes, terrestre, humain, vulnérable mais combattant quand même. Entre nous volent des dizaines de pains, projetés comme des projectiles, armes improbables pour une guerre spirituelle, et c’est moi le bon qui les lance vers moi le mauvais, bombardement de miches et de baguettes qui transforment la bataille céleste en quelque chose entre le sublime et le ridicule, entre l’épopée mystique et la farce cosmique.
Août deux mille quinze, cinquante-deux ans, douze ans que je vivais à Paris, et cette photographie parlait de la préoccupation la plus universelle qui soit — comment se libérer de son propre mal, comment combattre le démon intérieur que nous portons tous, cette part sombre en nous qui est capable d’égoïsme de cruauté de violence de haine. Pas le mal extérieur, pas les autres, pas le monde hostile, mais le mal en moi, cette partie de moi-même que je déteste et que je voudrais éliminer mais qui refuse de mourir, qui revient toujours, qui me tente quotidiennement avec ses murmures ses justifications ses rationalisations. Le moi aux ailes noires représentait tout ça — ma capacité à être petit mesquin jaloux rancunier, mon orgueil qui pourrait si facilement me transformer en ange déchu si je le laissais grandir sans contrôle.
Les pains comme armes venaient directement des Évangiles, de cette multiplication des pains miraculeuse racontée par Matthieu et Jean, quand le Christ nourrissait cinq mille personnes avec cinq pains et deux poissons, miracle de générosité où la nourriture se multipliait infiniment pour sustenter tous les affamés. « Je suis le pain de vie » disait le Christ, et dans le Notre Père nous demandions « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien », ce pain physique et spirituel qui nous faisait vivre dans notre corps et dans notre âme. Mais moi en août deux mille quinze je détournais cette symbolique de nourriture et de don pour en faire des munitions dans un combat spirituel — les pains reçus de l’amour du ciel ou de Mère Nature devenaient des armes puissantes contre le mal intérieur, la générosité divine transformée en force de combat, la douceur du pain métamorphosée en projectile de guerre sainte.
Six mois avant, en janvier, Charlie Hebdo avait été attaqué, douze morts, la France traumatisée, et maintenant en août nous vivions dans cette atmosphère lourde où le terrorisme islamiste semblait pouvoir frapper n’importe où n’importe quand. Trois mois plus tard, en novembre, le Bataclan confirmerait ces peurs, cent trente morts, la nuit la plus longue. Mais mon image ne parlait pas de ce mal extérieur, elle parlait du mal intérieur, elle disait que le vrai combat n’était pas contre les autres mais contre soi-même, que le vrai djihad comme certains mystiques musulmans l’avaient toujours enseigné était le djihad intérieur, la guerre sainte contre ses propres démons, ses propres ténèbres, ses propres tentations de devenir un ange noir.
Les pains ne tuaient pas, c’était crucial, ils faisaient fuir. Violence pacifique, guerre non-mortelle, combat où l’ennemi n’était pas détruit mais chassé temporairement parce que le mal intérieur ne peut jamais être complètement éliminé, il fait partie de nous, il reviendra toujours, tout ce qu’on peut faire c’est le combattre quotidiennement, le refouler, le contrôler, maintenir la vigilance éternelle pour qu’il ne prenne pas le dessus. Les ailes noires brûlaient peut-être sous l’impact des pains bénits, l’orgueil lucifiérien reculait devant l’humilité du pain quotidien, la tentation de me croire supérieur aux autres cédait devant le rappel que nous sommes tous faits de la même farine, tous pétris de la même pâte humaine, tous affamés du même pain spirituel.
Août deux mille quinze et je pensais aussi à mon propre combat d’artiste, à la tentation constante de l’orgueil — me croire génie méconnu, victime d’un système injuste, supérieur à ceux qui réussissaient dans les galeries parisiennes. Ces ailes noires me guettaient moi aussi, prêtes à pousser dans mon dos si je laissais l’amertume la jalousie le ressentiment prendre le contrôle. Alors je me bombardais de pains, je me rappelais l’humilité nécessaire, je me nourrissais de ce pain quotidien qui était aussi le travail quotidien dans l’atelier, la création continue sans attendre la reconnaissance, la persévérance têtue qui refusait de devenir aigreur, qui transformait la frustration en énergie créatrice au lieu de la laisser pourrir en rancœur destructrice.
War Against Evil, le titre l’annonçait clairement, mais evil au singulier pas au pluriel, LE mal pas LES maux, le mal essentiel celui qui habite chacun de nous et contre lequel nous devons lutter jusqu’à notre dernier souffle, combat éternel qui ne connaît ni victoire finale ni défaite définitive, juste cette guerre perpétuelle où chaque jour nous choisissons quel côté de nous-mêmes nous allons nourrir — l’ange noir ou l’humain terrestre qui refuse de voler avec des ailes de ténèbres et préfère marcher sur terre les pieds dans la boue mais le cœur tourné vers la lumière.
Cornel Barsan
Août 2015




