THE WAR AGAINST EVIL, THE END OF PAIN — Octobre 2015

The War Against Evil : The End of Pain

Recherche photographique conceptuelle
Octobre 2015 | Dimensions variables

La brume grise enveloppait tout, épaisse, apocalyptique, et au centre de cette atmosphère de fin du monde un abattoir s’effondrait sous les mâchoires d’une pelleteuse géante qui arrachait le béton et la ferraille comme un dinosaure mécanique dévorant les restes d’une civilisation carnivore. Les murs se fissuraient, la structure cédait, et à l’intérieur encore visible on pouvait voir les carcasses de viande suspendues aux crochets, la chaîne d’extermination qui avait fonctionné jusqu’à la dernière seconde, tuant tuant tuant sans s’arrêter jusqu’à ce que la destruction vienne mettre fin à la destruction, jusqu’à ce que la mort de l’abattoir libère enfin les animaux de la mort industrialisée.

En bas, devant cette scène de démolition salvatrice, un troupeau de vaches vivantes — blanches grises brunes — regardait, témoins de leur propre libération, et moi je me tenais debout parmi elles, Barsan au milieu des bovins, protecteur silencieux ou peut-être simple frère humain reconnaissant enfin leur droit à vivre. Octobre deux mille quinze, cinquante-deux ans, et cette image visualisait une utopie radicale que je savais impossible mais nécessaire quand même — la destruction totale de l’industrie de la viande, l’abolition pure et simple de ce système qui transformait des êtres sensibles en produits consommables, qui standardisait la souffrance et mécanisait le meurtre avec une efficacité terrifiante.

The End Of Pain, le titre le disait clairement, la fin de la douleur, pas sa réduction ou son amélioration mais sa fin complète définitive, et cette fin passait par l’effondrement de l’architecture même de la souffrance industrielle, ces bâtiments de béton où des millions d’animaux mouraient chaque année dans des conditions que nous préférions ne pas connaître, que nous cachions loin des villes loin des regards, hors de vue donc hors de l’esprit, permettant à notre civilisation de continuer à manger de la viande sans avoir à affronter la réalité sanglante de sa production.

Octobre deux mille quinze et les documentaires commençaient à percer le voile, Cowspiracy sorti l’année précédente révélait l’impact environnemental catastrophique de l’industrie de la viandedéforestation pour créer des pâturages, émissions de méthane par les bovins, pollution massive de l’eau, consommation insoutenable de ressources pour produire un kilo de bœuf qui nécessitait quinze mille litres d’eau et plusieurs kilos de céréales qui auraient pu nourrir directement les humains affamés. Earthlings, ce film insoutenable de deux mille cinq que peu de gens avaient le courage de regarder jusqu’au bout, montrait les images que l’industrie voulait cacher — les yeux terrifiés des vaches qui comprenaient qu’elles allaient mourir, les cris des cochons dans les couloirs de la mort, la violence routinière banalisée normalisée de l’abattage industriel.

Et moi en octobre deux mille quinze je rêvais cette pelleteuse, je fantasmais cette destruction, je visualisais ce moment impossible où l’humanité déciderait collectivement que non, nous n’allons plus faire ça, nous n’allons plus tuer systématiquement des êtres qui ressentent la douleur la peur le désir de vivre, nous allons arrêter cette machine infernale et laisser les animaux vivre leurs vies d’animaux sans que nous intervenions pour les transformer en nourriture. Utopie ridicule bien sûr, l’humanité ne ferait jamais ça, trop de profits en jeu, trop d’habitudes alimentaires ancrées, trop de résistance culturelle au végétarisme, mais l’artiste a le droit de rêver l’impossible, de prophétiser l’improbable, de montrer ce qui devrait être même si ce qui devrait être ne sera jamais.

Les vaches du troupeau me regardaient peut-être avec reconnaissance dans mon image, ou peut-être avec incompréhension, ne comprenant pas pourquoi cet humain se tenait parmi elles au lieu de les conduire à l’abattoir comme tous les autres humains qu’elles avaient connus. Et moi je leur offrais quoi exactement ? Pas leur libération réelle puisque l’image était une fiction, pas le végétarisme universel puisque je mangeais moi-même de la viande occasionnellement, juste une image, juste un rêve, juste ce moment suspendu où on pouvait imaginer un monde différent, une civilisation qui aurait évolué au-delà du carnisme, qui aurait étendu son cercle de compassion pour inclure les animaux non-humains, qui aurait décidé que la souffrance évitable devait être évitée même quand cette souffrance concernait des vaches des cochons des poulets plutôt que des humains.

War Against Evil, la série continuait, et ici le mal visé était clair — l’exploitation industrielle des animaux, cette violence systémique que nous avions rendue invisible en la cachant derrière des murs de béton loin des zones résidentielles, en la camouflant derrière des barquettes propres et aseptisées au supermarché, en refusant de faire le lien entre la viande emballée sous cellophane et l’animal vivant qui avait été tué pour la produire. La pelleteuse détruisait non seulement l’abattoir mais aussi ce mensonge collectif, cette illusion confortable que la viande apparaissait magiquement dans nos assiettes sans qu’aucun animal n’ait eu à mourir pour ça, sans qu’aucune violence n’ait été nécessaire, sans que nous soyons complices d’un système de mort industrialisée.

Les vaches libérées dans mon image regardaient les ruines de leur prison et peut-être pour la première fois de leurs vies elles respiraient sans sentir l’odeur du sang de leurs congénères, sans entendre les cris d’agonie qui résonnaient dans les couloirs de l’abattoir, sans cette terreur permanente qui devait habiter les animaux d’élevage qui savaient confusément que leur destination finale n’était pas une prairie ensoleillée mais une chaîne d’abattage où ils seraient transformés en quartiers de viande étiquetés et vendus au kilo. The End Of Pain — pour elles, oui, dans cette fiction photographique d’octobre deux mille quinze, mais dans la réalité la douleur continuait, s’intensifiait même avec l’industrialisation toujours croissante de la production animale, et moi je pouvais juste montrer ce que je montrais, ce rêve impossible de libération totale, cette prophétie improbable d’une humanité enfin réconciliée avec les autres espèces vivantes qui partagent cette planète avec nous.

Cornel Barsan
Octobre 2015