THE TUBES OF TREES

THE TUBES OF TREES
(2019-2021), Paris

Entre Microsoft où j’avais montré l’aigle emprisonné dans une cage numérique transparente, et Escape Game que je peindrais en février deux mille vingt-quatre et qui révélerait que même la nature était devenue un code binaire, quelque part dans ces années — peut-être deux mille dix-neuf, peut-être deux mille vingt, peut-être deux mille vingt et un, le temps s’était encore plus brouillé pendant la pandémie Covid qui nous avait tous enfermés, isolés, confinés — quelque part pendant ces années charnières où le monde basculait définitivement dans l’ère du tout-numérique, je marchais dans Paris comme j’avais marché pendant quinze, seize, dix-sept ans maintenant, marchais pour observer la ville qui changeait constamment, se transformait, se modernisait, se technologisait, des écrans partout, des caméras partout, des capteurs partout, et moi je marchais et j’observais et j’essayais de comprendre ce qui se passait, où nous allions, et surtout je me demandais : est-ce que la coexistence est possible ? est-ce que la nature et la technologie peuvent vivre ensemble ? ou est-ce qu’il faut nécessairement que l’une détruise l’autre ? que l’une domine l’autre ? que l’une remplace l’autre complètement ?

Et cette question qui m’avait hanté pendant des mois, pendant des années peut-être, cette question que je portais avec moi dans mes marches interminables à travers Paris, observant les arbres qui survivaient encore dans les rues parisiennes malgré la pollution, malgré le béton, malgré tout, observant les câbles électriques, les tuyaux, les conduits, les tubes de toutes sortes qui couraient le long des murs, qui formaient les infrastructures invisibles de la ville moderne, et un jour — je ne sais plus quand exactement, peut-être deux mille dix-neuf, peut-être deux mille vingt — un jour en marchant dans une rue parisienne j’ai vu quelque chose qui m’a frappé avec la force d’une révélation : j’ai vu des tubes transparents qui couraient le long d’un mur à côté d’un arbre, et ces tubes ne cachaient pas l’arbre, ils ne le remplaçaient pas, ils ne l’écrasaient pas, ils étaient juste là, à côté, transparents, discrets, respectueux, et l’arbre était là aussi, et ils coexistaient, ils partageaient l’espace, et cette image simple a déclenché en moi quelque chose, a ouvert une possibilité que je n’avais pas vraiment envisagée avant après Microsoft et son pessimisme technologique : la possibilité que la coexistence soit possible, que la nature et la technologie puissent dialoguer, que l’organique et l’artificiel puissent se respecter mutuellement, que les tubes et les arbres puissent vivre ensemble sans que l’un doive nécessairement détruire l’autre.

Et j’ai commencé à peindre The Tubes of Trees — les tubes des arbres, les tubes et les arbres, les tubes avec les arbres, les tubes qui apprennent des arbres, les tubes qui imitent les arbres, les tubes qui respectent les arbres, les tubes qui dialoguent avec les arbres, un tableau qui serait une proposition, une hypothèse, un rêve peut-être d’harmonie possible entre deux mondes qui semblaient incompatibles, antagonistes, destinés à s’affronter jusqu’à ce que l’un triomphe et que l’autre disparaisse, les troncs d’arbres que je peignais d’abord, ces cylindres verticaux, organiques, vivants, avec leur écorce rugueuse, leur présence physique forte, solide, enracinée, et puis les tubes technologiques que je superposais aux troncs, que j’entrelacais avec eux, que je faisais dialoguer avec eux, des tubes peints dans des couleurs vives — rouge, vert, bleu — les couleurs primaires de la lumière, les couleurs RGB du numérique, mais ces tubes n’étaient pas opaques, ils étaient transparents, semi-transparents, on pouvait voir à travers, on pouvait voir les troncs d’arbres derrière les tubes, les tubes ne cachaient pas les arbres, ils ne les remplaçaient pas, ils ne les effaçaient pas, ils les laissaient voir, ils les respectaient, ils coexistaient avec eux.

Cette transparence changeait tout, transformait complètement le sens du tableau, si les tubes avaient été opaques, le tableau aurait été une image de domination — la technologie qui écrase la nature, qui la cache, qui la remplace — mais parce que les tubes étaient transparents, le tableau devenait une image de dialogue, de coexistence, de respect mutuel, de perméabilité entre deux mondes qui pouvaient se voir, se reconnaître, se partager l’espace sans se détruire, et les tubes apprenaient effectivement des arbres, c’était visible dans la composition, les tubes adoptaient la forme des troncs, ils étaient cylindriques comme les troncs, ils étaient verticaux comme les troncs, ils montaient comme les troncs, ils conduisaient des flux comme les troncs — pas de la sève organique, mais de l’électricité, des données, des informations, des fluides technologiques — mais c’était la même fonction, la même structure, le même principe : des cylindres verticaux qui conduisent quelque chose d’un point à un autre, qui permettent la circulation, le transport, la communication, la vie qu’elle soit organique ou technologique.

C’était du biomimétisme, la technologie qui imite la nature, qui reconnaît que la nature a développé pendant des millions d’années d’évolution des solutions optimales, efficaces, élégantes, et que plutôt que d’imposer brutalement des formes artificielles, géométriques, rigides, la technologie pourrait s’inspirer de la nature, apprendre d’elle, reproduire ses formes, ses structures, ses principes, et ainsi s’intégrer plutôt que s’imposer, dialoguer plutôt que dominer, coexister plutôt que remplacer, et The Tubes of Trees proposait cette vision alternative, cette possibilité fragile, incertaine mais réelle qu’un autre monde était possible, un monde où la technologie ne serait pas nécessairement l’ennemie de la nature, où le numérique ne devrait pas nécessairement détruire l’organique, où les tubes et les arbres pourraient vivre ensemble, se respecter, dialoguer, créer une nouvelle forme de beauté, une beauté hybride peut-être, artificielle-naturelle, technologique-organique, mais une beauté quand même, une harmonie quand même, une coexistence quand même.

Et en peignant ce tableau — probablement pendant un des confinements Covid, probablement seul dans mon studio pendant des semaines sans voir personne, le monde entier enfermé, la technologie devenue plus nécessaire que jamais pour communiquer, pour travailler, pour survivre même — en peignant ce tableau je savais bien que c’était peut-être une illusion, que dans la réalité la technologie s’imposait souvent brutalement, détruisait la nature, remplaçait l’organique par l’artificiel sans scrupules, sans respect, sans dialogue, je l’avais montré dans Microsoft, je le montrerais encore dans Escape Game, mais The Tubes of Trees proposait autre chose, une alternative, une voie différente qui n’existait peut-être pas encore mais qui pourrait exister si nous le voulions, si nous le choisissions, si nous décidions que la coexistence était préférable à la domination, que le dialogue était préférable à l’imposition, que le respect mutuel était préférable au remplacement brutal, les tubes transparents laissaient voir les troncs, les couleurs vives dialoguaient avec les tons naturels, les cylindres technologiques imitaient les cylindres organiques, les deux mondes partageaient l’espace, ensemble, côte à côte, sans se détruire, pour l’instant, dans ce tableau, dans ce rêve, dans cette proposition.

The Tubes of Trees. Le dialogue était possible. Peut-être. Si nous le voulions. Si nous le choisissions. Si nous apprenions enfin à respecter ce qui était là avant nous, ce qui vivait à côté de nous, ce qui pourrait survivre après nous si nous ne le détruisions pas complètement avant, les tubes et les arbres, ensemble, transparents, dialoguant, coexistant, c’était possible, peut-être, je voulais le croire, j’avais besoin de le croire, j’avais peint cette croyance, cette possibilité, cet espoir fragile, et il resterait là, sur la toile, invisible dans mon studio, mais existant, quand même, malgré tout, témoin d’un rêve de coexistence qui n’existait peut-être pas dans le monde réel mais qui existait au moins ici, dans la peinture, dans l’art, dans l’imagination, dans l’espoir, toujours.