THE NETWORK ANGEL — Mai 2016

Network Angel

Recherche photographique conceptuelle
Mai 2016 | Dimensions variables

Mon corps nu volait dans un ciel de tempête gris et menaçant, peau teintée de vert et de bleu comme si j’étais devenu numérique, comme si ma chair organique s’était transformée en pixels, et à la place des ailes de plumes blanches traditionnelles je portais des serveurs informatiques, des racks massifs de data centers avec leurs câbles Ethernet multicolores qui pendaient comme des plumes technologiques — verts oranges jaunes bleus — toute cette quincaillerie lourde métallique qui aurait dû me faire tomber comme une pierre mais qui miraculeusement me maintenait en vol, ange du réseau, gardien numérique, messager de l’ère digitale, ridicule et sublime simultanément.

Mai deux mille seize, cinquante-trois ans, et cette auto-dérision était essentielle parce qu’il y avait quelque chose de profondément absurde à se représenter en ange quand on était un artiste de cinquante-trois ans qui passait ses journées dans un atelier parisien à créer des œuvres que peu de gens voyaient, invisible dans le monde physique mais présent sur Internet où mon portfolio mon site web mes réseaux sociaux créaient cette version virtuelle de moi-même qui volait effectivement dans le cloud, qui planait dans le cyberespace, qui existait dans cette dimension parallèle où tout le monde pouvait me voir théoriquement mais où personne ne me regardait vraiment parce que nous étions des milliards à voler simultanément dans ce ciel numérique saturé d’informations.

Network Angel — l’ange du réseau, pas l’ange de Dieu mais l’ange d’Internet, pas le messager du paradis céleste mais le messager du cloud computing, et ma mission divine n’était plus de protéger les âmes humaines mais de protéger les données numériques, de veiller sur les fichiers uploadés, de garder les serveurs qui ronronnaient jour et nuit dans leurs data centers climatisés où la température devait rester constante sinon tout s’effondrait, nouvelle liturgie technologique où les prêtres portaient des blouses blanches et des badges de sécurité au lieu de soutanes et de crucifix.

En bas dans l’image les serveurs s’alignaient sur un sol de glace et de neige, paysage arctique ou antarctique peut-être, ces régions polaires où justement certaines entreprises installaient leurs data centers parce que le froid naturel réduisait les coûts de climatisation, capitalisme opportuniste qui profitait même du climat extrême pour optimiser ses marges. Et les écrans clignotaient verts bleus rouges, codes binaires défilant à l’infini, zéros et uns qui constituaient toute notre existence numérique, nos photos nos messages nos pensées nos amours nos haines tout réduit à ces deux chiffres qui s’alternaient à des vitesses vertigineuses dans les processeurs qui calculaient notre réalité virtuelle.

Mai deux mille seize et le cloud était devenu notre nouveau ciel, nos données flottaient là-haut quelque part dans des serveurs dont nous ignorions l’emplacement exact, nous faisions confiance aveuglément à Amazon Web Services à Microsoft Azure à Google Cloud Platform, nous leur confions nos vies numériques comme nos ancêtres confiaient leurs âmes à Dieu, foi technologique qui remplaçait la foi religieuse, et moi Network Angel je volais entre ces deux mondes, gardien obsolète d’un paradis qui n’existait plus, ange déchu peut-être ou ange recyclé, Lucifer du numérique qui avait troqué ses ailes de lumière contre des racks de serveurs et qui continuait quand même à voler parce que c’était tout ce qu’il savait faire.

L’auto-dérision était salvatrice parce qu’elle m’empêchait de me prendre trop au sérieux, parce que se représenter en ange à cinquante-trois ans avec un corps nu vieillissant vulnérable était objectivement ridicule, et pourtant il y avait une vérité dans cette image, la vérité que nous étions tous devenus des anges numériques, des êtres hybrides mi-chair mi-données, des cyborgs quotidiens dont l’existence se déroulait simultanément dans le monde physique et dans le monde virtuel, et parfois le virtuel semblait plus réel que le réel, parfois nos vies numériques comptaient plus que nos vies charnelles.

Les câbles Ethernet qui pendaient de mes ailesserveurs comme des plumes étaient ces artères qui reliaient tout à tout, ces fils de cuivre ou de fibre optique qui transportaient nos informations à la vitesse de la lumière à travers les continents et sous les océans, infrastructure invisible mais vitale sans laquelle notre civilisation moderne s’effondrerait en quelques heures, nous étions devenus tellement dépendants de cette connectivité permanente que la perdre même temporairement nous plongeait dans l’angoisse, syndrome de manque, addiction reconnue, et Network Angel était là pour maintenir cette connexion, pour veiller à ce que les paquets TCP-IP arrivent à destination, pour que les emails soient délivrés et les vidéos streamées et les transactions validées, ange laborieux d’une religion technologique qui ne promettait pas le salut éternel mais la connectivité permanente.

Mai deux mille seize, six mois après le Bataclan, et Paris essayait de revivre normalement mais les fantômes restaient présents, et moi je créais cette image bizarre où je m’envolais vers un ciel d’orage avec mes serveurs pour ailes, échappée peut-être, fuite vers le virtuel quand le réel devenait trop lourd trop douloureux trop incompréhensible. Internet offrait cette possibilité d’exister autrement, de construire une identité alternative, de voler métaphoriquement même si physiquement on restait cloué au sol, et Network Angel incarnait cette schizophrénie moderne où nous vivions des doubles vies, une terrestre limitée mortelle et une numérique potentiellement illimitée immortelle si nos données survivaient à nos corps.

Le ciel gris orageux menaçant évoquait les dangers du cloud, ces tempêtes numériques que pouvaient être les cyberattaques les pannes massives les fuites de données les scandales de surveillance Snowden nous avait révélé que nos anges gardiens numériques nous espionnaient en permanence, que la NSA collectait tout absolument tout, et Network Angel était peut-être complice de cette surveillance généralisée, peut-être que mon rôle n’était pas de protéger les utilisateurs mais de les surveiller, double agent céleste qui servait deux maîtres, les humains qui croyaient en moi et les agences qui me contrôlaient.

Mon corps nu dans l’image parlait de cette vulnérabilité totale que nous acceptions en nous connectant, nous nous déshabillions numériquement chaque jour en uploadant nos photos nos pensées nos localisations nos préférences nos secrets, nudité volontaire exhibitionnisme inconscient, et Network Angel volait nu lui aussi parce qu’il n’avait rien à cacher ou parce qu’il ne pouvait rien cacher, transparence totale de l’ère numérique où la vie privée devenait un concept obsolète, où tout était visible traçable archivable pour l’éternité dans les serveurs qui clignotaient en bas sur la glace éternelle.

Et l’auto-dérision finale c’était de reconnaître que malgré toute cette technologie toute cette connectivité tous ces serveurs et ces câbles et ce cloud computing, je restais fondamentalement seul, Network Angel solitaire dans son ciel d’orage, artiste de cinquante-trois ans qui créait des images dans l’espoir que quelqu’un quelque part les verrait les comprendrait les aimerait peut-être, mais le réseau était saturé, des milliards d’images uploadées chaque jour, et mes ailes de serveurs me permettaient de voler certes mais vers où exactement, quelle destination, quel paradis numérique qui n’existait probablement pas, juste ce vol perpétuel dans le cloud infini où nous tournions tous en rond en nous connectant déconnectant reconnectant sans jamais vraiment nous rencontrer vraiment nous toucher vraiment nous aimer au-delà des likes et des commentaires et des emojis qui remplaçaient les vraies émotions par leurs substituts numériques pixelisés, et Network Angel en mai deux mille seize volait quand même, continuait à voler malgré l’absurdité malgré la solitude malgré le ridicule de la situation, parce que voler était devenu notre condition moderne, nous étions tous des anges du réseau maintenant, tous équipés de nos smartphones nos ordinateurs nos tablettes qui étaient nos ailes technologiques nous permettant de nous élever au-dessus de nos vies terrestres limitées vers ce ciel numérique qui nous promettait tant et nous donnait si peu, connexion sans vraie connexion, réseau sans vrai réseau, ange sans vraie transcendance, juste cette parodie technologique du sacré où les data centers remplaçaient les cathédrales et où les algorithmes remplaçaient les prières et où moi Barsan Network Angel je volais ridicule sublime pathétique magnifique dans mon ciel d’orage avec mes serveurs pour ailes en me demandant si quelqu’un regarderait cette image et reconnaîtrait son propre reflet dans cet ange dérisoire que j’étais devenu que nous étions tous devenus à l’ère du cloud computing et de la connectivité permanente et de l’immortalité numérique qui n’était qu’une autre forme de mort, données archivées dans des serveurs glacés que personne ne consulterait jamais, présence virtuelle qui compensait notre absence réelle, Network Angel pour toujours mai deux mille seize pour toujours.

Cornel Barsan
Mai 2016