
The Ghosts III
Recherche photographique conceptuelle
Décembre 2015 | Dimensions variables
Le silence devait être assourdissant sur cette autoroute. Des dizaines de voitures, des camions, des fourgons, tous immobilisés dans un embouteillage monstrueux qui s’étendait à perte de vue, mais aucun klaxon, aucun moteur qui tourne, aucune radio qui joue, aucune voix qui gueule par la fenêtre ouverte. Silence total parce que détail terrifiant crucial — aucun conducteur visible nulle part. Les véhicules étaient vides, abandonnés, et pourtant ils continuaient à rouler à se déplacer à encombrer les voies comme s’ils avaient acquis une vie propre, comme si la civilisation automobile avait survécu à l’humanité qui l’avait créée et continuait mécaniquement automatiquement à faire ce pour quoi elle avait été programmée — circuler, toujours circuler, même sans personne à transporter, même sans destination, même sans raison.
Décembre deux mille quinze, deux semaines après le Bataclan, et les fantômes hantaient Paris mais pas juste métaphoriquement. Les cent trente morts étaient partout, présences absentes sur les terrasses de cafés où personne ne s’asseyait plus, devant le Bataclan où les gens déposaient des fleurs et des bougies, au Stade de France, partout ces vides humains qui criaient plus fort que n’importe quelle présence. The Ghosts III continuait cette série sur les fantômes mais cette fois-ci pas des fantômes humains, des fantômes mécaniques, voitures sans humains qui hantaient les routes comme nous hantions nos propres vies après le traumatisme collectif, présents mais absents, fonctionnant mais vidés de sens.
Et le ciel au-dessus de cette autoroute cauchemardesque montrait quelque chose d’encore plus perturbant — des arbres qui poussaient à l’envers, racines en l’air, forêt céleste suspendue dans une brume épaisse qui protégeait ou cachait, difficile de savoir. La nature avait fui, elle s’était réfugiée dans le ciel loin de la terre devenue invivable, loin de cet asphalte infini de ce béton sans fin de cette circulation perpétuelle qui avait chassé toute vie végétale toute vie animale toute vie autre que mécanique. Inversion complète de l’ordre naturel — en haut ce qui devrait être en bas, en bas ce qui ne devrait même pas exister, la terre entière basculée sens dessus dessous par la folie automobile qui avait transformé la planète en un gigantesque parking où les machines erraient éternellement à la recherche de leurs propriétaires disparus.
L’autoroute elle-même était d’une largeur impossible, dix voies peut-être quinze vingt, tellement large qu’elle ressemblait plus à un continent qu’à une route, artère planétaire qui pompait non plus du sang mais du métal et du plastique, circulation sanguine devenue circulation automobile, la vie organique remplacée par la vie mécanique. Décembre deux mille quinze et la COP21 venait de se terminer à Paris début du mois, accords climat signés engagements pris pour réduire les émissions, mais dans mon image la prophétie était claire — trop tard, les humains étaient partis disparus évaporés mystérieusement, et leurs créations continuaient à fonctionner sans eux, les voitures roulaient encore par habitude par programmation par cette inertie terrible des systèmes qui une fois lancés ne peuvent plus s’arrêter même quand ceux qui les ont créés ne sont plus là pour les contrôler.
Les camions massifs coincés entre les voitures plus petites racontaient l’histoire du commerce mondial, ces poids lourds qui traversaient l’Europe jour et nuit transportant des marchandises que personne n’attendait plus, livreurs fantômes conduisant vers des entrepôts vides pour des consommateurs évaporés. L’économie continuait à tourner mécaniquement automatiquement même sans économie réelle, même sans demande ni offre, juste le mouvement perpétuel du capital qui ne savait faire qu’une chose — circuler, toujours circuler, flux de marchandises flux d’argent flux de données flux de véhicules, tout devait bouger tout devait circuler sinon le système s’effondrait, alors même quand il n’y avait plus personne pour bénéficier de cette circulation elle continuait quand même, absurde et magnifique dans son absurdité.
Deux semaines après le Bataclan et je pensais à ces moments où on continue à fonctionner mécaniquement après un choc, où le corps fait ce qu’il doit faire — se lever s’habiller manger travailler — mais l’esprit est absent parti ailleurs, fantôme dans sa propre vie, présence automatique sans vraie conscience. Paris en décembre deux mille quinze était comme ça, la ville continuait, les gens allaient au travail faisaient leurs courses sortaient boire un verre, mais il y avait cette absence cette vacuité ce sentiment que nous étions tous devenus des voitures sans conducteur, circulant par habitude par inertie sans vraiment savoir où nous allions ni pourquoi nous y allions.
Et l’embouteillage infini parlait aussi de notre condition moderne, cette stase perpétuelle où tout le monde bouge mais personne n’avance, où la circulation est tellement dense qu’elle devient immobilisation, où le mouvement permanent produit la paralysie totale. Combien d’heures perdues chaque jour dans les bouchons parisiens, le périphérique saturé matin et soir, des millions de personnes assises dans leurs voitures respirant les gaz d’échappement écoutant la radio pestant contre le trafic, vie gaspillée minute par minute dans cette non-vie automobile qui ne menait nulle part sinon vers plus de bouchons le lendemain et le jour d’après et tous les jours jusqu’à la mort ou jusqu’à l’apocalypse silencieuse où les humains disparaîtraient enfin et laisseraient leurs voitures continuer sans eux cet embouteillage éternel monument à notre folie collective.
Les fantômes de la série n’étaient plus humains depuis longtemps, ils étaient devenus machines, et peut-être que c’était ça le vrai renversement — nous les humains nous étions les fantômes maintenant, présences évanescentes temporaires dans un monde de plus en plus dominé par les machines qui nous survivraient, qui continueraient à fonctionner longtemps après notre disparition, autoroutes hantées non pas par des esprits humains mais par des véhicules autonomes qui rouleraient éternellement dans un embouteillage cosmique vers une destination qui n’existait plus si tant est qu’elle ait jamais existé, circulation perpétuelle dans le vide, mouvement sans but, vie mécanique après la mort humaine, The Ghosts III.
Cornel Barsan
Décembre 2015




