
The Creator Of Contemporary Art
Recherche photographique conceptuelle
Septembre 2016 | Dimensions variables
Le masque vénitien incrusté de diamants rubis saphirs émeraudes couvrait mon visage comme un trésor vivant, bijou grotesque qui valait probablement plus cher que toutes les œuvres que j’avais créées en trente ans de carrière, et je posais nu sur le fauteuil le plus cher du monde — celui de Dragons vendu aux enchères pour vingt-huit millions de dollars en deux mille neuf, sculpture fonctionnelle conçue par les designers irlandais qui avaient transformé un meuble en investissement financier, en objet spéculatif dont la valeur n’avait plus aucun rapport avec son utilité ou sa beauté mais uniquement avec sa rareté artificielle et son statut de record mondial.
Et mon ventre gonflé comme celui d’une femme enceinte à terme s’ouvrait pour laisser sortir ma progéniture artistique, et qu’est-ce qui naissait de mes entrailles créatrices — un cochon rose décoré de fleurs rouges, kitsch absolu, mignonnerie commerciale, exactement le genre d’œuvre que le marché adorait, inoffensive décorative vendable, art pour salons bourgeois art pour collections corporate art pour spéculateurs qui cherchaient juste quelque chose qui prendrait de la valeur dans dix ans, peu importe si c’était profond original bouleversant, l’important c’était le prix de revente potentiel.
Septembre deux mille seize, cinquante-quatre ans, quatorze ans en France, et cette image crachait tout le venin que j’avais accumulé en observant le marché de l’art contemporain, ce cirque financier où les prix n’avaient plus aucun lien avec la qualité artistique, où Jeff Koons vendait un Balloon Dog en acier inoxydable pour cinquante-huit millions de dollars pendant que des milliers d’artistes talentueux ne pouvaient même pas payer leur loyer, où Damien Hirst produisait en série des crânes de diamants et des requins formolés qui se vendaient des fortunes à des oligarques qui les achetaient non parce qu’ils aimaient l’art mais parce que c’étaient des placements sûrs dans un monde financier incertain.
Derrière moi Hulk gonflable géant vert rage cartoonesque, référence à la culture pop que l’art contemporain avait digérée et régurgitée ad nauseam depuis Warhol, tout était devenu art, les comics les marques les célébrités les objets de consommation, Koons Murakami Hirst Bansky tous surfaient sur cette vague du pop ironique qui se vendait à prix d’or aux collectionneurs qui voulaient montrer qu’ils étaient branchés contemporains in-the-know, et peu importait que cette ironie soit devenue elle-même un produit de luxe, que la critique du consumérisme soit devenue l’objet le plus consommé, paradoxe savoureux que personne ne semblait remarquer ou vouloir remarquer.
Le téléphone doré posé à côté de moi symbolisait ce réseau indispensable de galeries collectionneurs commissaires critiques tous interconnectés dans un système fermé où il fallait connaître les bonnes personnes avoir les bons contacts être représenté par les bonnes galeries exposer dans les bons musées être mentionné par les bons critiques, club privé dont la majorité des artistes était exclus par définition parce que le sommet de la pyramide ne pouvait accueillir qu’un nombre limité d’élus, et le reste — les quatre-vingt-dix-neuf pour cent qui créaient honnêtement sincèrement sans penser d’abord au marché — restait invisible ignoré non-viable économiquement.
Les fleurs multicolores derrière moi jardin kitsch qui décoraient cette scène d’accouchement grotesque, et les fleurs aussi étaient devenues un cliché de l’art contemporain, Murakami et ses fleurs souriantes vendues en éditions limitées, appropriation cynique de l’imagerie kawaii japonaise transformée en marchandise de luxe, et moi j’accouchais d’un cochon fleuri qui résumait tout ça, cet art décoratif joli vendable qui ne dérangeait personne ne questionnait rien ne risquait rien, safe art for safe spaces, investissement qui dormirait tranquillement dans un coffre-fort climatisé en attendant que sa valeur double triple quadruple.
Septembre deux mille seize et le marché explosait, les ventes aux enchères battaient record sur record, Christie’s Sotheby’s annonçaient des résultats spectaculaires, l’art était devenu une classe d’actifs comme l’or ou l’immobilier, les fonds d’investissement spécialisés dans l’art proliféraient, on achetait des parts dans des œuvres comme on achetait des actions, démocratisation prétendus qui était en fait une financiarisation totale, et les artistes vivants qui bénéficiaient de ce système — Koons Hirst Murakami Banksy quelques dizaines tout au plus — devenaient milliardaires pendant que leurs dizaines de milliers de confrères survivaient avec des petits boulots en espérant vendre une toile de temps en temps pour payer les factures.
Mon corps nu dans l’image parlait de cette vulnérabilité de l’artiste face au marché, nous étions nus désarmés face à ce système qui nous utilisait nous broyait nous recrachait selon ses besoins, et le masque de diamants cachait cette nudité derrière une façade de luxe, fausse identité clinquante qui masquait la réalité de la précarité artistique, et je parlais téléphone doré en main probablement à un galeriste à un collectionneur à quelqu’un qui pouvait m’aider à vendre mon cochon fleuri pour des millions, prostitution déguisée en relation professionnelle, on ne créait plus pour exprimer quelque chose d’essentiel mais pour produire des objets vendables à des gens qui les achèteraient pour les revendre plus cher.
Le fauteuil Dragons à vingt-huit millions incarnait l’absurdité totale, comment un fauteuil pouvait-il valoir vingt-huit millions, qu’est-ce qui justifiait ce prix hallucinant, certainement pas les matériaux ou le temps de fabrication, non c’était purement spéculatif, c’était le prix que quelqu’un avait été prêt à payer parce que c’était le plus cher donc le plus désirable donc le plus prestigieux, tautologie capitaliste où la valeur créait la valeur sans référence à aucune réalité objective, et je m’asseyais sur cette folie financière pour accoucher de mon cochon kitsch qui suivrait peut-être le même chemin, ridicule aujourd’hui canonique demain, qui pouvait savoir, le marché de l’art fonctionnait selon des logiques que personne ne comprenait vraiment pas même ceux qui en profitaient.
Et le cynisme avec lequel la grande majorité des artistes était ignorée me révoltait profondément, ce manque total de ressources pour vivre créer travailler, pendant que les musées organisaient des rétrospectives pour des artistes déjà établis déjà riches déjà célèbres au lieu de prendre des risques sur des créateurs inconnus, pendant que les galeries prestigieuses refusaient même de regarder les portfolios des artistes non-représentés, cercle vicieux où il fallait être connu pour être exposé et être exposé pour être connu, et comment cassait-on ce cercle, mystère, chance contacts relations privilège de classe souvent, rarement le talent seul qui suffisait rarement.
The Creator Of Contemporary Art en septembre deux mille seize, créateur enceinte qui accouchait de marchandises, usine à produire des objets spéculatifs, et derrière le masque de diamants mon vrai visage restait caché invisible comme celui de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des artistes qui créaient dans l’ombre pendant que quelques stars monopolisaient la lumière et les millions, et Hulk à côté riait de toute cette comédie, rage verte impuissante devant un système trop gros trop puissant pour être combattu, on pouvait juste le mocker le satiriser créer des images comme celle-ci qui montraient l’absurde le grotesque le cynisme, mais ça ne changerait rien, le marché continuerait sa danse folle ses prix faramineux sa spéculation sans limites, et moi je continuerais à créer malgré tout parce que c’était tout ce que je savais faire, accoucher de mes cochons fleuris en espérant que peut-être l’un d’entre eux trouverait un acheteur, septembre deux mille seize The Creator Of Contemporary Art pour toujours.
Cornel Barsan
Septembre 2016




