SAINT FRANCIS — Janvier 2025

Saint Francis

Recherche photographique conceptuelle
Janvier 2025 | Dimensions variables

Ils lisaient côte à côte dans les ruines, le soldat américain et le saint médiéval, chacun absorbé dans son texte, et le silence entre eux pesait huit cents ans d’histoire humaine qui n’avait rien appris, François d’Assise né en mille cent quatre-vingt-un mort en mille deux cent vingt-six qui avait renoncé aux armes renoncé à la richesse renoncé à la violence, et ce soldat du vingt-et-unième siècle équipé de gilet pare-balles fusil d’assaut lunettes de vision nocturne radio tactique, quinze mille dollars d’équipement militaire sur le dos contre la robe de bure que François avait cousue lui-même avec du tissu récupéré, pauvreté volontaire contre budget militaire de huit cents milliards de dollars annuels.

Le soldat lisait une lettre peut-être, papier froissé qui venait de loin, sa femme son enfant sa mère, mots qui lui rappelaient pourquoi il se battait ce pour quoi il risquait sa vie dans ce pays dont il ne parlait pas la langue dont il ne comprenait pas l’histoire, Afghanistan Irak Syrie peu importe, théâtre d’opérations interchangeable où l’Amérique exportait la démocratie à coups de drones et de frappes chirurgicales, et François lisait l’Évangile probablement, passages qu’il connaissait par cœur mais qu’il relisait infiniment, “aimez vos ennemis faites du bien à ceux qui vous haïssent”, commandement impossible que lui seul semblait avoir pris au sérieux quand il avait traversé les lignes ennemies pendant la cinquième croisade en mille deux cent dix-neuf pour parler avec le sultan al-Kamil, dialogue interreligieux pacifique au milieu d’une guerre sainte, miracle de douceur dans un océan de haine.

L’oiseau posé près de François rappelait les histoires légendaires, François qui prêchait aux oiseaux qui appelait le soleil frère et la lune sœur qui enlevait les vers de terre du chemin pour ne pas les écraser, cosmologie [animiste](https://fr.wikipedia.org/wiki/Anim isme) où chaque créature portait une étincelle divine méritait respect et tendresse, et huit cents ans plus tard nous avions détruit soixante-neuf pour cent de la faune sauvage depuis mille neuf cent soixante-dix, extinction de masse causée par l’expansion humaine, et les oiseaux disparaissaient tellement vite que bientôt il n’y aurait plus personne à qui prêcher, silence printanier où aucun chant ne résonnerait, et François pleurerait s’il voyait ce que nous avions fait à ses frères et sœurs ailés.

Janvier deux mille vingt-cinq, soixante-deux ans, vingt-trois ans en France, et cette image juxtaposait deux visions du monde inconciliables, le soldat représentait la Pax Americana maintenue par la force militaire, porte-avions bases partout sur la planète capacité de projection de puissance globale, et François représentait une paix différente celle qui venait du renoncement à la domination, pauvreté qui libérait de l’angoisse de protéger ses possessions, douceur qui désarmait l’ennemi mieux que n’importe quelle arme, et nous avions choisi massivement la voie du soldat, armées gigantesques arsenaux nucléaires dépenses militaires qui explosaient pendant que nous coupions les budgets santé éducation culture, priorités qui révélaient ce que nous valorisions vraiment.

Le décor autour d’eux montrait la destruction, bâtiments effondrés ferraille tordue, conséquence directe du choix que nous avions fait, violence engendrant violence dans une spirale sans fin, chaque intervention militaire créant les conditions de la prochaine, terroristes d’aujourd’hui qui étaient les moudjahidines que nous armions hier, ennemis de demain que nous entraînions aujourd’hui, cycle infernal que François avait compris au treizième siècle quand il avait déposé son épée définitivement, mais nous au vingt-et-unième siècle nous n’avions toujours pas compris, nous produisions des armes toujours plus sophistiquées des stratégies toujours plus complexes des justifications toujours plus élaborées pour continuer à faire exactement ce qui ne fonctionnait pas.

Le soldat portait sur son épaule le drapeau américain, stars and stripes qui flottait sur tant de bases militaires à travers le monde, présence impériale même si l’Amérique refusait de se voir comme empire, et François ne portait aucun insigne national, sa seule allégeance était à ce qu’il appelait le Royaume de Dieu qui transcendait toutes les frontières terrestres, cosmopolitisme spirituel qui faisait de chaque humain un compatriote de chaque animal un frère, et cette vision universaliste contrastait absolument avec le nationalisme militaire qui divisait l’humanité en nous et eux en alliés et ennemis en cibles légitimes et dommages collatéraux.

La statue de François avait survécu à la guerre qui avait détruit le bâtiment où elle se trouvait, ironie que le saint de la paix résiste physiquement à la violence alors que les structures humaines s’effondraient, et peut-être que c’était prophétique, peut-être que quand toutes nos civilisations guerrières se seraient effondrées sous le poids de leurs propres contradictions, les statues de François resteraient debout témoins silencieux d’une autre voie que nous aurions pu choisir mais n’avions pas choisie, monuments à notre échec collectif à incarner les valeurs que nous prétendions défendre.

Le soldat avait l’air fatigué, et comment ne pas l’être après combien de déploiements combien de zones de combat combien de camarades perdus, PTSD qui affectait vingt pour cent des vétérans américains, suicides de vétérans plus nombreux que les morts au combat, coût psychologique invisible de maintenir l’empire par la force, et personne ne leur disait avant de s’engager qu’ils reviendraient hantés, que les visages des morts les suivraient toute leur vie, que le sommeil deviendrait territoire ennemi où les cauchemars attendaient embusqués, et François les yeux baissés sur son livre semblait offrir un refuge silencieux, présence contemplative qui ne jugeait pas ne condamnait pas juste existait comme alternative témoignage vivant qu’une autre vie était possible.

Le livre que tenait François restait ouvert à une page spécifique peut-être Matthieu cinq versets trente-huit à quarante-huit, le Sermon sur la MontagneJésus enseignait de tendre l’autre joue d’aimer ses ennemis de ne pas résister au méchant par la violence, et ces versets avaient été lus pendant deux mille ans dans des millions d’églises par des milliards de chrétiens qui ensuite sortaient et soutenaient les guerres bénissaient les armées priaient pour la victoire de leur camp, schizophrénie théologique qui permettait de vénérer le Prince de la Paix tout en fabriquant des bombes, et François était un des rares à avoir vraiment essayé de vivre ces commandements impossibles, et il était devenu saint précisément parce que c’était impossible, canonisation qui reconnaissait implicitement que nous ne pouvions pas faire comme lui, qu’il était l’exception qui confirmait la règle de notre violence ordinaire.

Saint Francis janvier deux mille vingt-cinq, et je me demandais ce que le soldat pensait assis là à côté de la statue, reconnaissait-il la contradiction, sentait-il le poids de ces huit cents ans d’échec à suivre l’exemple du saint, ou rationalisait-il que sa violence était différente justifiée nécessaire défensive, que François était naïf idéaliste irréaliste, qu’on ne pouvait pas appliquer l’Évangile à la géopolitique, que le mal existait et devait être combattu par la force, tous les arguments que nous nous répétions pour continuer à faire la guerre génération après génération, et peut-être avions-nous raison, peut-être que François était fou, mais alors pourquoi continuions-nous à ériger des statues en son honneur, pourquoi l’appelions-nous saint si nous pensions qu’il avait tort, pourquoi ce besoin de garder vivante sa mémoire tout en ignorant complètement son message, et la statue regardait son livre silencieusement pendant que le soldat lisait sa lettre et que l’oiseau attendait patiemment quelqu’un qui prêcherait à nouveau la paix aux créatures de Dieu, Saint Francis janvier deux mille vingt-cinq pour toujours huit cents ans après pour toujours.

Cornel Barsan
Janvier 2025