
OS X El Salvador
Recherche photographique conceptuelle
Avril 2016 | Dimensions variables
El Capitan se dressait majestueux dans la vallée de Yosemite, neuf cents mètres de granit vertical qui s’embrasaient orange et rouge sous la lumière du soleil couchant, ce moment magique que les photographes attendaient des heures pour capturer, cette alchimie naturelle où la pierre devenait feu, où la montagne semblait brûler de l’intérieur sans se consumer. Et justement Apple avait baptisé sa version d’OS X sortie en septembre deux mille quinze El Capitan, nom espagnol qui signifiait le capitaine, le chef, celui qui domine, et la montagne dominait effectivement toute la vallée, imposante, inaccessible presque, défi permanent pour les grimpeurs qui mettaient des jours parfois des semaines à escalader sa face verticale.
Avril deux mille seize, cinquante-trois ans, et je superposais au centre de ce paysage sublime une icône de Saint André tenant sa croix en X, cette croix qui donnait son nom au système d’exploitation — OS X, le X pouvant se lire dix en chiffres romains mais évoquant aussi inévitablement cette forme particulière de crucifixion que Saint André avait subie à Patras en Grèce vers l’an soixante de notre ère. La légende racontait qu’André s’était jugé indigne d’être crucifié comme le Christ sur une croix verticale traditionnelle, alors il avait demandé une croix différente, et les Romains lui avaient donné cette croix en X qui depuis portait son nom, croix de l’humilité extrême, du sacrifice volontaire, du martyre accepté joyeusement presque parce qu’André considérait que mourir pour sa foi était un honneur et non une punition.
OS X El Salvador — le jeu de mots se déployait en couches successives de signification. El Salvador l’autre système d’exploitation Apple sorti en deux mille douze, mais aussi El Salvador en espagnol qui signifiait le Sauveur, titre du Christ rédempteur. Sauf qu’ici ce n’était pas le Christ sur la croix verticale mais Saint André sur la croix en X, martyr moins célèbre, apôtre de second rang dans l’imaginaire collectif, et pourtant lui aussi sauveur à sa manière, lui aussi ayant donné sa vie pour que d’autres puissent croire, pour que l’Évangile se propage, pour que la foi survive aux persécutions romaines. Et le X d’OS X devenait croix de sacrifice, rappel que derrière chaque technologie élégante chaque interface design chaque produit Apple rutilant il y avait du travail humain, de la sueur, parfois du sang.
Avril deux mille seize et les conditions de travail chez Foxconn en Chine faisaient régulièrement scandale, ces usines géantes où des centaines de milliers d’ouvriers assemblaient les iPhone les iPad les Mac dans des conditions difficiles pour des salaires bas, et les suicides s’étaient multipliés au point que la direction avait installé des filets anti-suicide autour des bâtiments, solution technologique à un problème humain, symptôme traité au lieu de cause éliminée. Il faut jamais oublier le sacrifice des gens pour le bien des autres — la phrase résonnait différemment quand on pensait à ces ouvriers anonymes qui sacrifiaient leur santé mentale leur jeunesse leur vie parfois pour que nous puissions avoir des gadgets électroniques élégants, sacrifice non volontaire celui-là, exploitation pure et simple déguisée en opportunité économique.
Saint André avait choisi sa croix, les ouvriers de Foxconn non, mais les deux partageaient cette réalité du sacrifice humain pour un bien supérieur — la foi chrétienne pour l’un, le confort technologique occidental pour les autres. Et El Capitan la montagne dominait cette scène avec son indifférence géologique, elle qui était là depuis des millions d’années et qui serait encore là dans des millions d’années après que nous et nos religions et nos technologies aurions disparu, témoin silencieux de nos grandeurs et de nos misères, de nos aspirations vers le ciel et de nos exploitations terrestres.
Le paysage de Yosemite évoquait la nature sauvage américaine, cette wilderness que les États-Unis avaient sacralisée dans leurs parcs nationaux, protection de la beauté naturelle pendant que simultanément la Silicon Valley à quelques centaines de kilomètres au nord-ouest transformait le monde avec ses innovations technologiques, créait des empires valant des centaines de milliards comme Apple qui en deux mille seize était l’entreprise la plus valorisée au monde en bourse. Et cette réussite capitaliste extraordinaire reposait en partie sur le sacrifice de ceux qui fabriquaient les produits loin des campus californiens design et verdoyants où les ingénieurs bien payés développaient les logiciels dans des conditions de travail paradisiaques.
OS X El Salvador transformait le Capitaine en Sauveur, la montagne en martyr, la technologie en théologie. Le X de la croix de Saint André remplaçait le logo Apple traditionnel, la pomme croquée symbole du péché originel dans la Genèse mais aussi symbole de la connaissance interdite que nous avions choisie contre l’innocence édénique. Et peut-être que notre civilisation technologique était exactement ça, une chute permanente déguisée en progrès, un péché originel répété quotidiennement où nous sacrifiions l’humain sur l’autel de l’efficacité, où nous crucifiions les ouvriers sur des croix en X pour pouvoir escalader nos montagnes métaphoriques, atteindre nos sommets capitalistes, dominer nos vallées commerciales.
Avril deux mille seize, cinq mois après le Bataclan, et la question du sacrifice pour les autres prenait une résonance particulière. Les cent trente morts n’avaient pas choisi de mourir, ils avaient été sacrifiés par des fanatiques qui croyaient servir un bien supérieur, martyrs involontaires d’une guerre qu’ils n’avaient pas déclarée. Saint André lui avait choisi, avait accepté joyeusement même selon la tradition, et cette différence entre sacrifice volontaire et meurtre imposé définissait peut-être la ligne entre le sacré et le profane, entre le martyre authentique et la violence pure.
Les ouvriers de Foxconn se trouvaient quelque part entre les deux — pas complètement volontaires parce que la pauvreté les forçait à accepter ces emplois difficiles, mais pas non plus complètement contraints parce qu’ils signaient des contrats choisissaient de rester malgré les conditions pénibles. Zone grise de l’exploitation économique moderne où personne ne pointait un fusil sur votre tempe mais où les circonstances ne vous laissaient pas vraiment le choix, sacrifice économique quotidien que des milliards d’humains faisaient pour survivre pendant que d’autres profitaient de leur travail sans même y penser.
Et moi en avril deux mille seize j’utilisais un Mac pour créer mes photographies, j’étais complice du système que je critiquais, hypocrite conscient qui bénéficiait du sacrifice des ouvriers chinois tout en les pleurant sur mes œuvres d’art, contradiction moderne insoluble parce qu’il était pratiquement impossible de vivre dans le monde contemporain sans participer à l’exploitation globale, nous étions tous connectés dans cette chaîne de valeur mondiale où les uns travaillaient pour des centimes pendant que les autres consommaient pour des fortunes.
El Capitan s’embrasait orange dans la lumière du couchant, belle comme une promesse de rédemption, et Saint André portait sa croix en X avec une sérénité qui semblait nous dire que le sacrifice avait un sens, que donner sa vie pour les autres n’était pas vain, que la souffrance pouvait être transcendée si elle servait un but plus grand. Mais quel but exactement servaient les ouvriers de Foxconn, quelle transcendance trouvaient-ils dans leurs journées de douze heures à assembler des composants électroniques, quel sens donnaient-ils à leurs vies sacrifiées sur l’autel de notre consommation technologique compulsive.
OS X El Salvador en avril deux mille seize, et le titre résonnait comme une prière et une accusation simultanées, sauveur sauve-nous de notre propre appétit insatiable pour les gadgets, sauve-nous de notre indifférence aux conditions de production, sauve-nous de notre capacité infinie à ignorer les souffrances lointaines qui rendent possibles nos conforts quotidiens, et Saint André sur sa croix en X nous regardait avec ses yeux de martyr qui comprenait le sacrifice mais qui nous demandait peut-être si nous le comprenions aussi, si nous étions capables de reconnaître que notre système d’exploitation économique mondial tournait sur le sacrifice de millions d’êtres humains qui méritaient notre reconnaissance notre gratitude et surtout de meilleures conditions de travail de vie de dignité, parce qu’il ne faut jamais oublier le sacrifice des gens pour le bien des autres, jamais jamais jamais, et El Capitan brûlait dans le couchant californien témoin éternel de nos grandeurs technologiques et de nos petitesses morales, montagne qui savait que nous étions capables de construire des cathédrales numériques mais aussi de crucifier ceux qui les construisaient, OS X El Salvador, système d’exploitation et système d’exploitation, double sens terrible qui contenait toute notre condition moderne dans trois mots anglais espagnols latins mélangés comme nos économies nos cultures nos consciences étaient mélangées dans ce monde globalisé où personne n’était innocent mais où quelques-uns payaient le prix de notre culpabilité collective pendant que nous regardions ailleurs vers nos écrans rutilants où Saint André sur sa croix en X nous rappelait inlassablement qu’il faut jamais oublier jamais jamais jamais.
Cornel Barsan
Avril 2016




