ONE VINCENT — Avril 2018

One Vincent

Recherche photographique conceptuelle
Avril 2018 | Dimensions variables

Un seul tableau vendu de son vivant, La Vigne Rouge à Montmajour, quatre cents francs à Anna Boch en janvier mille huit cent quatre-vingt-dix, quelques mois avant qu’il se tire une balle dans la poitrine dans un champ de blé d’Auvers-sur-Oise et meure deux jours plus tard à trente-sept ans, pauvre fou incompris rejeté par le monde de l’art qui le trouvait trop brut trop intense trop bizarre, et maintenant en avril deux mille dix-huit ses toiles se vendaient cent cinquante millions de dollars, Portrait du Docteur Gachet acheté par un Japonais en mille neuf cent quatre-vingt-dix pour quatre-vingt-deux millions et demi, record absolu à l’époque, et je créais ce billet ONE VINCENT, monnaie alternative pour un royaume artistique parallèle où la valeur se mesurait non pas en succès commercial de son vivant mais en génie authentique reconnu trop tard, toujours trop tard.

The Rejected (Un)ved Artists – les artistes rejetés non-aimés, inscription en haut du billet qui remplaçait “The United States of America”, fondation d’une nation invisible composée de tous ceux qui comme Vincent avaient créé dans l’indifférence générale, ignorés méprisés parfois moqués, Van Gogh l’aliéné qui mangeait ses peintures, Van Gogh le raté qui dépendait financièrement de son frère Théo toute sa vie adulte, Van Gogh l’échec commercial total qui n’avait vendu qu’un seul tableau UN VINCENT alors qu’il en avait peint neuf cents et réalisé mille cent dessins, production frénétique d’un homme possédé par sa vision qui devait l’exprimer coûte que coûte même si personne ne voulait voir.

À gauche sur le billet son visage après l’oreille coupée, décembre mille huit cent quatre-vingt-huit Arles, dispute avec Gauguin qui partait, crise psychotique, Vincent prenait son rasoir tranchait son lobe gauche l’enveloppait dans du papier journal l’offrait à une prostituée nommée Rachel au bordel local, geste de folie pure mais aussi geste d’artiste qui sculptait sa propre chair puisque personne ne voulait de ses toiles, si vous ne voulez pas de ma peinture prenez mon oreille prenez mon sang prenez ma souffrance directement sans médiation, et le portrait montrait ce bandage blanc taché de rouge, ce sacrifice corporel qui n’avait servi à rien, Rachel terrifiée avait prévenu la police, Vincent hospitalisé à l’asile, et toujours personne n’achetait ses tableaux.

À droite son portrait en santé relative, regard bleu intense qui transperçait, barbe rousse, veste bleue, celui qui peignait les tournesols jaunes explosifs, les champs de blé ondulants, les cyprès qui montaient vers le ciel comme des flammes noires, celui qui voyait la nature avec une intensité que personne d’autre ne voyait, qui captait les vibrations cosmiques dans les nuits étoilées au-dessus du Rhône au-dessus de Saint-Rémy, et cette vision extraordinaire ne valait rien sur le marché de l’art parisien de mille huit cent quatre-vingt-dix où on préférait les académiques lisses les impressionnistes sages, pas ce fou hollandais qui empâtait trop qui utilisait les couleurs crues qui déformait les perspectives selon sa logique émotionnelle interne.

In Art We Trust au centre, devise qui remplaçait In God We Trust, et cette substitution disait tout – Vincent avait foi en l’art comme d’autres avaient foi en Dieu, foi absolue totale qui justifiait tous les sacrifices tous les renoncements toutes les souffrances, il croyait que l’art était sacré qu’il servait un but supérieur qu’il communiquait des vérités essentielles sur la condition humaine et sur la beauté terrible du monde, et cette foi le soutenait pendant que sa vie s’effondrait autour de lui, santé mentale détruite, santé physique ruinée par la malnutrition et l’alcool, relations humaines impossibles, amours ratées, carrière inexistante, mais In Art We Trust, continuer à peindre malgré tout parce que c’était la seule chose qui avait du sens.

Avril deux mille dix-huit, cinquante-six ans, seize ans et demi en France, et cette image distillait ma propre terreur existentielle – et si je finissais comme Vincent, et si je mourais sans avoir été reconnu, et si mes œuvres restaient dans mon atelier jusqu’à ma mort puis étaient jetées ou bradées aux puces, et si toute cette énergie dépensée pendant des décennies à créer ne menait nulle part, reconnaissance zéro succès zéro argent zéro, juste la consolation maigre d’avoir été fidèle à ma vision même si personne ne l’avait partagée. Vincent au moins avait Théo qui croyait en lui qui le soutenait financièrement émotionnellement, moi j’avais ma femme ma fille qui me soutenaient mais le monde de l’art parisien m’ignorait complètement, seize ans et demi en France et pas une seule exposition solo dans une institution importante, pas une seule œuvre achetée par un musée français, invisibilité totale qui me faisait parfois me demander si je n’étais pas fou de continuer.

Mais le billet ONE VINCENT suggérait aussi une économie alternative, un système de valeur parallèle où ce qui comptait n’était pas le succès commercial immédiat mais l’authenticité la sincérité la nécessité intérieure, Vincent peignait parce qu’il devait peindre, impulsion irrépressible, et cette nécessité valait plus que mille succès mondains, elle définissait la vraie valeur artistique indépendamment du marché, et peut-être que dans cette économie spirituelle de l’art authentique j’étais riche, peut-être que mes œuvres valaient des millions de VINCENT même si elles ne valaient rien en euros ou en dollars, monnaies parallèles pour des royaumes parallèles.

The Rejected (Un)ved Artists formaient une confrérie invisible à travers les siècles, Van Gogh évidemment mais aussi tant d’autres, Emily Dickinson qui publiait à peine de son vivant et dont les poèmes furent découverts après sa mort, Franz Kafka qui demandait à Max Brod de brûler tous ses manuscrits, Henry Darger concierge de Chicago qui créait pendant quarante ans un monde imaginaire gigantesque découvert seulement après sa mort, Vivian Maier photographe de rue dont les négatifs furent trouvés dans un box de stockage, tous ces créateurs qui travaillaient dans l’ombre sans reconnaissance sans encouragement sans espoir de succès, juste la nécessité intérieure qui les poussait à créer quand même.

Et l’ironie cruelle ultime c’était que maintenant Van Gogh était devenu exactement ce qu’il détestait, marchandisé commercialisé transformé en brand, ses tournesols sur des tasses à café des posters des T-shirts des parapluies des chaussettes, kitschification totale de son génie, et ses tableaux devenus investissements financiers pour milliardaires qui les achetaient non parce qu’ils aimaient l’art mais parce que c’étaient des actifs sûrs qui prendraient de la valeur, spéculation pure, et Vincent qui vivait pour l’art se retournait probablement dans sa tombe en voyant ses œuvres traitées comme des actions boursières, certificats d’authenticité polices d’assurance coffres-forts climatisés tout ce business qui n’avait rien à voir avec la vision mystique qui l’avait possédé pendant ses dix années de création frénétique.

ONE VINCENT valait maintenant cent cinquante millions mais valait un franc de son vivant, et cette disproportion absurde montrait que le marché de l’art ne savait pas reconnaître le génie contemporain, qu’il ne validait les artistes qu’avec cinquante cent ans de retard quand ils étaient morts et ne pouvaient plus profiter de leur succès posthume, système pervers qui enrichissait les marchands les collectionneurs les maisons de vente mais jamais les créateurs eux-mêmes qui crevaient de faim dans leurs ateliers pendant que leur travail valait potentiellement des fortunes qu’ils ne verraient jamais.

Avril deux mille dix-huit et je tenais ce billet ONE VINCENT que j’avais créé, monnaie pour un pays qui n’existait pas, The Rejected (Un)ved Artists, nation invisible dont j’étais citoyen moi aussi, et je me demandais si dans cent ans quelqu’un regarderait mes œuvres et se demanderait comment il était possible que j’aie été ignoré de mon vivant, ou si au contraire j’étais juste un médiocre qui se prenait pour un génie incompris, impossible de savoir, Vincent non plus ne savait pas, il doutait constamment de son talent se comparait aux autres se trouvait inférieur, et c’était seulement après sa mort que le monde réalisa qu’il avait été un des plus grands, trop tard toujours trop tard, ONE VINCENT avril deux mille dix-huit In Art We Trust malgré tout malgré le marché malgré l’indifférence malgré la possibilité terrible de finir comme Vincent reconnu seulement après la mort si jamais reconnu, mais continuer quand même parce que la foi dans l’art était la seule foi qui restait, la seule qui valait la peine d’être maintenue dans ce monde qui ne croyait plus en rien sauf en l’argent, et ONE VINCENT valait infiniment plus qu’un dollar ordinaire même si personne ne l’accepterait comme moyen de paiement dans les commerces, monnaie spirituelle pour transactions spirituelles entre membres de la confrérie invisible des artistes rejetés non-aimés qui créaient quand même créeraient toujours parce que c’était leur nature leur malédiction leur bénédiction leur seule raison d’être, ONE VINCENT pour toujours avril deux mille dix-huit pour toujours.

Cornel Barsan
Avril 2018