L’EXISTENCE

L’EXISTENCE
Décembre 2008, Paris

Cinq ans après mon arrivée, cinq ans pendant lesquels j’avais fait le deuil de mes illusions initiales avec Pietà en mai deux mille sept, et maintenant un an et demi plus tard, en décembre deux mille huit, dans le froid glacial d’un hiver parisien, à quarante-trois ans, j’étais toujours là, toujours invisible, toujours précaire, toujours créant, et j’avais trouvé une forme d’équilibre étrange, douloureux peut-être mais équilibre quand même, j’avais accepté que ma vie serait toujours comme ça — pas de galerie, pas de reconnaissance, pas de succès, juste cette existence marginale, cette survie quotidienne, ces petits boulots qui payaient le strict minimum, ce studio minuscule qui était devenu toute ma vie, mon atelier, mon refuge, ma prison aussi peut-être, et ce besoin obsessionnel de peindre malgré tout, malgré l’absence de public, malgré le fait que mes tableaux s’empilaient contre les murs sans que personne ne les voie jamais, et décembre deux mille huit j’ai peint L’Existence, et ce titre disait exactement ça, juste exister, pas réussir, pas triompher, pas être célébré, juste exister, continuer à respirer, à vivre, à créer, jour après jour, sans autre but que l’existence elle-même, sans autre horizon que le lendemain, sans autre espoir que de pouvoir continuer encore un jour, encore un mois, encore un an, cette existence qui n’était pas glorieuse, qui n’était pas admirable, qui n’était même pas vraiment heureuse, mais qui était ma vie, mon chemin, ma réalité, et que j’avais décidé d’accepter, d’assumer, peut-être même de célébrer d’une certaine façon, non pas parce qu’elle était belle mais parce qu’elle était vraie, vraie pour moi en tout cas, vraie pour ma condition d’exilé, d’artiste invisible, de créateur obstiné qui refusait d’abandonner même quand tout disait qu’il devrait.

Le tableau montrait un arbre. Un grand arbre solitaire. Planté dans un sol qui n’était pas particulièrement fertile, qui semblait même plutôt sec, dur, hostile, mais l’arbre existait quand même, avait réussi à pousser quand même, ses racines s’enfonçant profondément dans cette terre difficile, son tronc s’élevant malgré tout, ses branches s’étendant vers le ciel, et cet arbre c’était moi, évidemment, encore un autoportrait métaphorique, mais cette fois pas une figure humaine, pas un corps nu vulnérable, non, un arbre, quelque chose de plus enraciné, de plus permanent, de plus patient aussi, parce que les arbres ne courent pas comme le coureur de deux mille quatre, ils ne grimpent pas comme la figure de L’Ascension en deux mille six, ils ne pleurent pas comme la Pietà de deux mille sept, non, les arbres juste existent, ils restent là où ils ont poussé, ils endurent, ils survivent aux saisons, aux tempêtes, aux sécheresses, aux hivers glacials, ils perdent leurs feuilles et puis les retrouvent, ils semblent morts parfois en hiver et puis reviennent à la vie au printemps, et cette capacité d’endurer, de survivre, de rester là malgré tout, c’était ce que j’avais appris pendant ces cinq années à Paris, c’était ce que L’Existence célébrait — pas la victoire, non, jamais la victoire, mais l’endurance, la survie, la capacité de rester là, enraciné dans son sol difficile, continuant à exister malgré les conditions hostiles.

Et j’avais peint cet arbre dans un style qui référençait les peintres romantiques, Caspar David Friedrich peut-être, ces paysages où un arbre solitaire se dresse contre le ciel, symbole de l’individu face à l’immensité de la nature, face à l’indifférence du cosmos, et mon arbre à moi se dressait aussi contre un ciel immense, un ciel qui occupait la majeure partie du tableau, un ciel qui pouvait être menaçant ou qui pouvait être magnifique, on ne savait pas, j’avais peint des nuages ambigus qui pouvaient annoncer une tempête ou qui pouvaient juste passer, indifférents, et l’arbre restait là, enraciné, permanent, existant, ne demandant rien d’autre que de pouvoir continuer à exister, et cette modestie de l’ambition, cette humilité de l’aspiration, c’était ce que j’avais atteint après cinq ans — je ne demandais plus la gloire, je ne demandais plus la reconnaissance, je demandais juste de pouvoir continuer à peindre, de pouvoir continuer à créer, de pouvoir continuer à exister comme artiste même si personne ne me reconnaissait comme tel, même si ma carte d’identité ne disait pas “profession : artiste” mais “profession : travailleur précaire, petit boulot, occupation indéfinie”, même si le monde ne savait pas que j’existais, moi je savais, l’arbre savait, les tableaux empilés dans mon studio savaient.

Décembre deux mille huit. Cinq ans d’exil. Noël approchait et je serais seul comme tous les Noëls depuis cinq ans, pas de famille à Paris, pas d’amis proches, juste moi et mes toiles et le froid qui s’infiltrait dans le studio malgré le petit radiateur électrique qui consommait trop d’électricité que je ne pouvais pas vraiment me permettre mais que j’allumais quand même parce que peindre avec les doigts gelés était impossible, et je regardais mon arbre sur la toile, cet arbre solitaire, enraciné, patient, endurant, et je me disais : c’est ça, c’est exactement ça, c’est ce que je suis devenu, un arbre transplanté, un cèdre roumain replanté en sol parisien, qui avait souffert au début parce que le sol était différent, le climat était différent, tout était différent, mais qui maintenant avait développé de nouvelles racines, plus profondes peut-être, plus fortes, qui s’accrochaient à ce sol difficile et qui lui permettaient de continuer à exister, pas à prospérer vraiment, pas à s’épanouir magnifiquement, mais à exister, juste exister, et c’était déjà beaucoup, c’était déjà tout, c’était ma victoire modeste, humble, invisible, mais victoire quand même sur le désespoir, sur la tentation d’abandonner, sur la voix qui me disait parfois “arrête, rentre chez toi, accepte que tu as échoué”, non, je ne rentrais pas, je restais, enraciné maintenant dans ce sol parisien difficile, existant, survivant, endurant, comme cet arbre dans mon tableau, comme tous les arbres transplantés qui souffrent au début mais qui ensuite s’adaptent, développent de nouvelles racines, apprennent à vivre dans leur nouveau sol, et continuent à exister, génération après génération, siècle après siècle, témoins silencieux du passage du temps, de la persistance de la vie malgré tout.

L’Existence. Décembre deux mille huit. Cinq ans d’exil. Mon arbre solitaire. Mes racines parisiennes enfin développées. Ma capacité enfin acquise de simplement exister, sans demander plus, sans espérer plus, juste exister, créer, peindre, respirer, vivre, jour après jour, saison après saison, année après année, enraciné dans mon sol difficile, dressé contre mon ciel immense et indifférent, solitaire mais debout, fragile mais endurant, invisible mais existant, c’était ça désormais ma vie, mon existence, et j’avais peint cet arbre pour me le rappeler, pour me dire “tu es cet arbre maintenant, tu ne peux plus bouger, tu es enraciné ici, alors accepte-le, assume-le, vis-le pleinement, cet arbre c’est ta beauté, ta dignité, ta force tranquille, ta victoire silencieuse sur le désespoir, ta façon d’être artiste en exil — enraciné, patient, endurant, existant, toujours, malgré tout, jusqu’au bout”.