
La Symétrie en Deux Temps
Recherche photographique conceptuelle
Mars 2022 | Dimensions variables
Deux mille ans exactement les séparaient, même désert de Judée, mêmes rochers gris, même ciel qui passait du bleu au rose à l’horizon, et ils étaient assis dans la même posture exactement, corps penché en avant mains jointes entre les genoux, contemplation profonde ou épuisement total difficile de distinguer, mais à gauche le Christ de Kramskoi méditatif intact tunique bordeaux propre qui réfléchissait avant de commencer son [ministère](https://fr.wikipedia.org/wiki/Min ist%C3%A8re_(Christian isme)), quarante jours dans le désert à jeûner à prier à résister aux tentations du diable, et à droite le Fils de l’Homme contemporain dans la même position mais défiguré massacré chair à vif sang séché sur tout le corps visage tuméfié yeux pochés côtes cassées probablement, violence extrême subie ou infligée ou les deux, et cette symétrie terrible montrait ce que nous étions devenus en deux mille ans de christianisme, le message d’amour transformé en histoire de guerre ininterrompue.
Mars deux mille vingt-deux, cinquante-neuf ans, dix-neuf ans et demi en France, et un mois plus tôt le vingt-quatre février Vladimir Poutine avait envahi l’Ukraine, chars russes traversant la frontière bombes tombant sur Kiev sur Kharkiv sur Marioupol, guerre totale en Europe pour la première fois depuis mille neuf cent quarante-cinq, et les images arrivaient en flux continu sur nos écrans, immeubles éventrés civils tués enfants traumatisés millions de réfugiés fuyant vers l’ouest, et l’homme défiguré à droite dans mon image c’était tous ces soldats ukrainiens russes qui se battaient maintenant dans les champs de blé du Donbass, chair à canon sacrifiée pour des ambitions géopolitiques qu’ils ne comprenaient probablement pas complètement, juste des ordres à suivre des ennemis à tuer ou être tués.
Le Christ à gauche méditait sur sa mission, devait-il accepter le rôle de Messie sachant qu’il le mènerait à la croix à la torture à la mort, quarante jours à peser cette décision terrible, et finalement il disait oui, acceptait le sacrifice, retournait en Galilée commençait à prêcher l’amour de Dieu l’amour du prochain le pardon des ennemis, révolution morale radicale qui devait transformer l’humanité, sortir les humains de leur barbarie tribale leur enseigner la compassion la miséricordité la paix, construire le Royaume de Dieu sur terre, utopie sublime qui inspirerait des milliards de gens pendant deux millénaires.
L’homme à droite connaissait une seule chose – se battre, pour le pouvoir pour la terre par jalousie par méchanceté pour se défendre, toutes les raisons mauvaises ou justifiées qui menaient aux mêmes résultats, violence mort destruction, et son corps mutilé témoignait de cette expertise brutale, cicatrices partout membres tordus muscles déchirés, atlas anatomique de la violence humaine, chaque blessure racontait un combat différent une guerre différente un conflit différent, et ils s’accumulaient s’empilaient se superposaient jusqu’à ce que l’homme ne soit plus qu’une plaie ambulante, souffrance incarnée qui continuait quand même à se battre parce que c’était tout ce qu’il connaissait.
La symétrie en deux temps montrait l’échec complet du message christique, deux mille ans pendant lesquels nous avions fait exactement le contraire de ce qu’il prêchait, croisades inquisitions guerres de religion colonisations génocides holocauste Hiroshima Vietnam Cambodge Rwanda Bosnie Syrie et maintenant Ukraine, litanie interminable de massacres tous perpétrés par des sociétés chrétiennes ou contre des sociétés chrétiennes ou entre sociétés chrétiennes, comme si le commandement d’aimer ses ennemis n’avait jamais été prononcé, comme si les Béatitudes n’avaient jamais été enseignées, comme si le Sermon sur la Montagne était juste des mots jolis mais inapplicables dans le monde réel où seule comptait la force militaire.
Le désert autour d’eux restait identique, pierre témoin impassible de notre folie collective, ces rochers avaient vu passer les légions romaines les armées arabes les croisés francs les conquérants ottomans les colons britanniques les tanks israéliens, succession infinie d’armées qui s’entretuaient pour ce bout de désert aride considéré sacré par trois religions qui toutes prêchaient la paix mais pratiquaient la guerre, et les rochers regardaient sans juger, géologie indifférente aux drames humains, ils seraient là dans dix mille ans quand nous aurions disparu, et probablement ils se réjouiraient de notre absence.
Mars deux mille vingt-deux et Poutine justifiait son invasion par des raisons historiques territoriales sécuritaires, Ukraine qui avait toujours fait partie de la Russie, OTAN qui menaçait les frontières russes, Russes ethniques du Donbass à protéger, rhétorique nationaliste qu’on avait entendue mille fois dans mille contextes différents, toujours les mêmes justifications pour la même violence, et les soldats russes obéissaient bombardaient tuaient violaient pillaient, et les soldats ukrainiens ripostaient tuaient aussi défendaient leur terre leur nation leur identité, symétrie horrible où chaque camp se croyait juste et l’autre diabolique, alors qu’objectivement les deux participaient à la même boucherie.
Le Christ à gauche portait ses vêtements propres parce qu’il n’avait pas encore commencé, pas encore affronté les pharisiens les romains la foule qui crierait “crucifie-le”, pas encore porté la croix jusqu’au Golgotha, pas encore été flagellé couronné d’épines transpercé par la lance, son corps restait intact dans ce moment suspendu avant que la violence du monde ne s’abatte sur lui, et il le savait, il méditait sur cette violence à venir qu’il accepterait sans se défendre, offrant l’autre joue comme il l’enseignerait plus tard, sacrifice volontaire qui devait montrer le chemin vers une humanité nouvelle non-violente.
L’homme à droite avait déjà vécu toute la violence, son corps martyrisé en témoignait, et il continuerait à la vivre jusqu’à sa mort probablement violente elle aussi, balle dans la tête obus qui explosait mine antipersonnel, une des mille manières dont nous avions inventé de tuer nos semblables efficacement rapidement en masse, innovations techniques constantes pour améliorer notre capacité à massacrer, progrès technologique mis au service de la barbarie, drones guidés par satellites bombes thermobariques armes chimiques biologiques nucléaires, arsenal de mort qui ne cessait de s’accroître pendant que le message du Christ de ne pas tuer restait lettre morte.
La composition parfaitement symétrique soulignait le parallélisme tragique, même désert même posture mais transformation complète, pureté originelle devenue corruption totale, espoir initial devenu désespoir final, et le titre Symétrie en Deux Temps fonctionnait comme un verdict historique, deux mille ans nous avaient été donnés pour appliquer les enseignements du Christ et nous avions échoué complètement, l’homme contemporain de deux mille vingt-deux était encore plus violent que l’homme romain de l’an zéro, nous avions juste perfectionné nos méthodes de destruction, industrialisé notre cruauté, globalisé notre barbarie.
Et moi en mars deux mille vingt-deux, cinquante-neuf ans, je créais cette image comme un acte d’accusation, nous montrer dans un miroir ce que nous étions vraiment, pas les discours nobles sur les valeurs chrétiennes la civilisation européenne les droits humains, mais cette vérité brutale de l’homme défiguré qui ne savait que se battre, violence inscrite dans notre chair dans notre histoire dans notre ADN culturel, et le Christ à gauche qui avait essayé de nous montrer un autre chemin regardait maintenant son échec incarné, l’homme qu’il voulait sauver transformé en bête enragée par deux mille ans de guerres incessantes menées souvent en son nom, ultimate ironie croisades lancées par des papes inquisitions conduites par des prêtres esclaves baptisés par des missionnaires génocides perpétrés par des nations chrétiennes, tout ça au nom de celui qui avait dit aime ton ennemi, Symétrie en Deux Temps mars deux mille vingt-deux désert de Judée éternel où le Christ méditatif et l’homme mutilé se faisaient face séparés par deux millénaires et quelques mètres de pierre grise, et entre eux le vide immense de notre échec civilisationnel, promesse trahie message ignoré utopie abandonnée, et l’homme défiguré continuerait à se battre se battre se battre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne contre qui se battre ou jusqu’à ce qu’il soit lui-même détruit définitivement, Fils de l’Homme devenu fils de la violence, symétrie parfaite en deux temps qui racontait notre histoire collective en une seule image, avant et après, espoir et réalité, Christ et nous.
Cornel Barsan
Mars 2022




