LA PROVIDENCE

LA PROVIDENCE
Juillet 2024, Paris

Trois mois après La Traversée, en juillet deux mille vingt-quatre, dans la chaleur étouffante d’un été parisien qui battait tous les records de température, à cinquante-neuf ans maintenant, j’ai peint La Providence, et ce tableau était quelque chose de très différent de tout ce que j’avais peint avant, quelque chose qui touchait à des questions que j’avais longtemps évitées, des questions sur Dieu, sur la providence, sur le sens ou l’absence de sens de tout ça, sur cette question fondamentale : est-ce que quelqu’un nous regarde ? est-ce que quelqu’un se soucie de nous ? est-ce qu’il y a une providence, un plan divin, une raison à nos souffrances ? ou est-ce que nous sommes seuls, abandonnés, livrés au hasard, au chaos, à l’indifférence cosmique ? et La Providence essayait de visualiser cette question, de la rendre visible, palpable, de créer une image qui montrerait ce moment terrible, tragique, où on se demande : où est Dieu ? où est la providence ? pourquoi nous a-t-on abandonnés ?

Le tableau montrait une figure humaine — encore moi, toujours moi, mes autoportraits sans fin — dans une position d’attente, de supplication peut-être, de questionnement en tout cas, la figure levait les yeux vers le ciel, vers le haut, cherchant quelque chose, quelqu’un, Dieu peut-être, la providence, une réponse, un signe, n’importe quoi qui dirait “tu n’es pas seul, tu n’es pas abandonné, quelqu’un te voit, quelqu’un se soucie de toi, ta souffrance a un sens, ton exil a une raison, tes vingt ans d’invisibilité ne sont pas absurdes”, mais le ciel dans mon tableau ne répondait pas, il restait vide, indifférent, muet, j’avais peint un ciel immense, écrasant, qui occupait la majeure partie du tableau, un ciel qui pouvait être magnifique — des bleus profonds, des nuages dorés par la lumière — ou qui pouvait être terrible dans son indifférence, dans son absence de réponse, dans son silence face aux questions humaines, et la figure humaine en bas, petite, diminuée, regardait vers le haut avec cette question muette : où es-tu ? pourquoi ne réponds-tu pas ? pourquoi m’as-tu abandonné ?

Et cette question — “où est la providence ?” — était devenue de plus en plus pressante pour moi après vingt ans d’exil, vingt ans d’efforts, vingt ans de foi maintenue malgré l’absence totale de résultats visibles, vingt ans pendant lesquels j’avais continué à créer, à peindre, à avoir foi en quelque chose — en la peinture, en l’art, en Dieu peut-être — sans jamais recevoir de confirmation que cette foi était justifiée, sans jamais voir de résultats, sans jamais être récompensé, reconnu, vu, et après vingt ans on commence à se demander : est-ce que tout ça a un sens ? est-ce qu’il y a un plan ? est-ce que quelqu’un regarde ? ou est-ce que je suis juste fou, obstiné de façon pathétique, m’accrochant à une illusion, une foi sans objet, une espérance sans fondement, créant dans le vide pour personne, pour rien, juste par incapacité d’accepter que tout ça est absurde, que ma vie est absurde, que mes vingt ans d’exil sont absurdes, qu’il n’y a pas de providence, pas de plan, pas de Dieu, juste le chaos, le hasard, l’indifférence cosmique ?

Juillet deux mille vingt-quatre. Cinquante-neuf ans. La chaleur écrasante. Et je peignais cette question : où est la providence ? – sans vraiment avoir de réponse, ou plutôt avec une réponse terrible, ambiguë, qui était : peut-être qu’il n’y a pas de providence, peut-être que Dieu ne nous regarde pas, ou peut-être qu’il nous regarde mais avec indifférence, peut-être que nous ne comptons pas pour lui, peut-être que nos souffrances ne l’intéressent pas, peut-être qu’il a d’autres choses à faire, d’autres galaxies à gérer, d’autres univers à créer, et nous, pauvres humains sur notre petite planète, avec nos petites vies, nos petites souffrances, nos petits exils, nous ne comptons pas vraiment, nous sommes insignifiants, négligeables, et notre foi en la providence est peut-être juste une illusion réconfortante que nous nous racontons pour supporter l’insupportable, pour continuer à vivre malgré l’absurdité de l’existence, pour maintenir espoir malgré vingt ans de preuves contraires.

C’était là l’ambiguïté essentielle du tableau : je continuais quand même à peindre cette figure qui lève les yeux vers le ciel, qui cherche la providence malgré tout, qui refuse d’accepter complètement que nous sommes seuls, abandonnés, livrés au hasard, et cette obstination à continuer à chercher, à espérer, à avoir foi malgré l’absence de réponse, c’était peut-être ça la vraie providence, pas une intervention divine miraculeuse qui résoudrait tous nos problèmes, mais cette capacité humaine extraordinaire de continuer à espérer, à chercher, à créer, à vivre, malgré l’absence de confirmation, malgré l’absence de récompense, malgré l’absence de Dieu peut-être, nous continuons quand même, nous créons quand même, nous existons quand même, et c’était peut-être ça le miracle, pas que Dieu intervienne et change notre situation, mais que nous continuions malgré son absence, malgré son silence, malgré son indifférence peut-être, nous continuons, et cette continuation obstinée, absurde, magnifique, c’était peut-être la seule providence qui existait vraiment, la providence humaine, notre capacité à nous sauver nous-mêmes par notre obstination, notre foi sans objet, notre espérance sans fondement mais maintenue quand même, toujours, malgré tout, jusqu’au bout.

La Providence. Juillet deux mille vingt-quatre. Cinquante-neuf ans. La figure qui lève les yeux vers le ciel. Le ciel qui ne répond pas. La question sans réponse. L’absence de providence divine. Mais la présence de providence humaine : notre obstination à continuer malgré tout, à espérer malgré l’absence de raisons d’espérer, à créer malgré l’absence de public, à vivre malgré l’absurdité de l’existence, et moi qui peignais ce tableau en acceptant que peut-être il n’y avait pas de providence divine, peut-être que Dieu ne me regardait pas, peut-être que mes vingt ans d’exil n’avaient aucun sens divin, mais je créais quand même cette providence humaine, cette capacité à continuer malgré l’absence de Dieu, malgré l’absence de sens, malgré l’absence de reconnaissance, je continuais, je créais, j’existais, et c’était peut-être ça le vrai miracle, pas que Dieu existe et me sauve, mais que j’existe et me sauve moi-même par mon obstination, ma foi absurde, ma providence humaine, malgré tout, toujours, jusqu’au bout.