IN INTERNET WE TRUST — Août 2014

In Internet We Trust

Recherche photographique conceptuelle
Août 2014 | Dimensions variables

In Internet We Trust. Août deux mille quatorze, cinquante et un ans, onze ans que je vivais à Paris et je créais cette photographie dans une église gothique abandonnée dont les voûtes montaient vers un ciel que personne ne priait plus. Les fidèles étaient partis depuis longtemps, Dieu aussi peut-être, mais moi j’étais là avec mes machines, mon ordinateur, mes câbles, mon écran, et cette chose énorme suspendue au plafond comme une relique obscène — un cœur anatomique, pas le Sacré-Cœur pieux et décoratif des images pieuses mais un vrai cœur de Vésale, un organe de la Renaissance écorché, disséqué, scientifique, rouge sang, artères et ventricules visibles comme dans les planches médicales du seizième siècle quand la science commençait à remplacer la superstition et que les médecins ouvraient les corps pour comprendre enfin comment fonctionnait cette machine biologique qu’était l’homme.

Et je construisais une trinité profane, une Sainte Trinité pour le vingt et unième siècle où Dieu n’était plus qu’un souvenir architectural dans les pierres grises de l’église vide. En haut le Père — ce cœur anatomique devenu serveur central, hub cosmique, routeur de toutes les données, source de toute vie numérique. En bas à gauche le Saint-Esprit — les câbles réseau multicolores, verts jaunes oranges bleus rouges comme un arc-en-ciel technologique, descendant du cœur-serveur vers les machines terrestres, circulation sanguine devenue circulation de données, artères biologiques transformées en artères Ethernet, le sang remplacé par les bits, la vie organique égalant désormais la vie numérique dans ce monde où nous étions tous branchés connectés câblés vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et en bas à droite le Fils — moi, Barsan, sur l’écran, déguisé en Christ royal ou plutôt en Pantocrator byzantin, vêtu de pourpre somptueuse, cape rouge sang, torse nu, assis sur un trône baroque doré comme ces images du Christ en majesté qui ornaient les absides des cathédrales médiévales quand les fidèles levaient les yeux et voyaient Dieu tout-puissant juger le monde depuis son trône céleste.

Août deux mille quatorze et Facebook fêtait ses dix ans, un milliard trois cents millions d’utilisateurs, le monde entier connecté à cette plateforme qui connaissait nos vies mieux que nos propres mères, qui savait ce que nous aimions détestions désirions craignions avant même que nous le sachions nous-mêmes. WhatsApp venait d’être racheté pour dix-neuf milliards de dollars en mars, une somme colossale pour une application qui permettait juste d’envoyer des messages mais qui contenait nos conversations les plus intimes, nos secrets, nos mensonges, nos déclarations d’amour, nos trahisons, tout archivé sur des serveurs quelque part dans le cloud, ce nuage mystérieux où nos données flottaient éternellement accessibles aux yeux invisibles de ceux qui contrôlaient l’infrastructure. Instagram comptait deux cents millions d’utilisateurs, l’ère du selfie triomphait, le narcissisme global était devenu notre religion quotidienne, chacun construisant son image divine sur les réseaux sociaux, se photographiant sous les meilleurs angles avec les meilleurs filtres, montant au monde une version idéalisée améliorée photoshoppée de soi-même comme je me montrais moi sur cet écran, Barsan-Christ ridicule et sublime simultanément, conscient de l’absurdité de cette auto-déification mais complice aussi parce que j’étais artiste et que mon site web mon portfolio mes emails ma présence numérique étaient devenus aussi essentiels à ma survie professionnelle que l’air que je respirais.

Et le titre — In Internet We Trust — parodiait évidemment In God We Trust, cette devise américaine imprimée sur chaque billet de dollar, cette profession de foi capitaliste où Dieu et l’argent se confondaient dans une théologie du profit. Mais en deux mille quatorze nous ne faisions plus confiance à Dieu, nous faisions confiance à Internet, nous lui confiions tout — nos photos nos souvenirs nos pensées nos désirs nos recherches nos achats nos trajets nos amitiés nos amours nos haines — avec une foi aveugle dans ces serveurs ces algorithmes ces entreprises qui promettaient de garder nos données en sécurité alors même que Snowden venait de révéler en juin deux mille treize, un an avant ma photographie, que la NSA espionnait absolument tout le monde, que nos vies numériques n’étaient jamais privées, que Big Brother existait vraiment et qu’il s’appelait Google Facebook Amazon Apple Microsoft, ces géants qui collectaient chaque clic chaque like chaque recherche chaque localisation et construisaient des profils si précis de nos personnalités qu’ils pouvaient prédire nos comportements futurs mieux que nos psychanalystes.

Je créais donc cette image où je me représentais en Christ numérique, en Dieu du réseau, en Pantocrator des données, auto-ironie maximale parce qu’il y avait quelque chose de profondément ridicule à se déguiser en divinité byzantine dans une église abandonnée en deux mille quatorze, mais il y avait aussi une vérité dans cette métaphore — nous étions tous devenus des petits dieux dans nos univers numériques, des créateurs de contenus, des influenceurs potentiels, des prophètes de nos propres évangiles Facebook, chacun avec ses disciples ses followers ses adorateurs virtuels, chacun prêchant dans le désert infini d’Internet en espérant que quelqu’un quelque part écouterait notre message. Et le rouge dominait l’image — rouge du cœur anatomique, rouge des LED du PC gamer, rouge de mes vêtements christiques — couleur du sang mais aussi couleur de la passion, du désir, du danger, de l’électricité sous tension, du warning, de l’alerte, comme si quelque chose dans cette église désacralisée criait une vérité dérangeante sur notre nouvelle religion numérique qui promettait la connexion universelle mais livrait souvent la solitude connectée, qui promettait la communauté mondiale mais produisait des bulles de filtres où chacun ne voyait que ce qui confirmait ses propres croyances, qui promettait la démocratie de l’information mais générait des fake news et des théories du complot qui se propageaient plus vite que la vérité vérifiable.

Prophétique, cette image l’était terriblement car dix ans plus tard en deux mille vingt-quatre nous vivions effectivement dans In Internet We Trust, notre existence entière dépendait de la connectivité, les enfants naissaient avec des tablettes dans les mains, l’intelligence artificielle ChatGPT était devenue notre nouvelle oracle, le métavers promettait de virtualiser nos vies complètement, et nous passions en moyenne sept huit heures quotidiennes devant des écrans de toutes sortes — smartphones ordinateurs tablettes télévisions montres connectées — branchés câblés dépendants comme des junkies à leur drogue numérique. L’église de l’image restait vide et grise, morte, abandonnée, pendant que la technologie rouge et vivante pulsait au centre, cœur battant d’une nouvelle civilisation qui avait remplacé la transcendance verticale vers Dieu par l’horizontalité connectée du réseau mondial, et nous tous moi compris nous avions accepté ce trade-off, nous avions échangé l’éternité céleste promise par les religions contre l’immortalité numérique de nos données qui survivraient peut-être à nos corps mortels, archivées backupées sauvegardées dans les data centers climatisés où les serveurs ronronnaient jour et nuit comme des cœurs mécaniques pompant non pas du sang mais des téraoctets d’informations à travers les artères de fibre optique qui enserraient désormais la planète entière.

Cornel Barsan
Août 2014