HUMAN HEAVEN AND HELL — Mai 2016

Human Heaven and Hell

Recherche photographique conceptuelle
Mai 2016 | Dimensions variables

Vésale au seizième siècle écorchait les cadavres pour comprendre enfin comment fonctionnait cette machine biologique qu’était l’homme, il dessinait avec une précision scientifique les muscles les tendons les os, et ses planches anatomiques révolutionnaient la médecine en remplaçant les superstitions médiévales par la connaissance empirique, le corps humain cessait d’être un mystère divin pour devenir un objet d’étude rationnel. Et moi en mai deux mille seize, cinquante-trois ans, je reprenais cette tradition anatomique mais j’ajoutais quelque chose que Vésale n’avait jamais annoté sur ses planches — la dimension morale, l’éthique inscrite dans la chair elle-même, heaven et hell écrits à l’encre noire sur différentes parties du corps écorché qui se tenait debout face à nous dans sa nudité musculaire totale.

La tête en haut portait la double annotation « heaven & hell » avec une flèche descendante vers le cerveau, parce que c’était là que tout commençait, dans cet organe de trois livres qui générait nos pensées nos désirs nos décisions, le cerveau pouvait concevoir les symphonies de Mozart ou les plans des camps de concentration, pouvait imaginer les cathédrales gothiques ou les chambres de torture, pouvait aimer infiniment ou haïr férocement, même organe même structure neuronale capable de produire le sublime et l’abject, et nous choisissions à chaque instant laquelle de ces deux directions nous allions prendre, heaven ou hell nichés dans les mêmes circonvolutions cérébrales.

Les mains gauche et droite portaient chacune leurs annotations contradictoires, heaven d’un côté hell de l’autre, ou peut-être heaven et hell simultanément dans la même main parce qu’une main pouvait caresser un enfant le matin et frapper quelqu’un l’après-midi, pouvait peindre une œuvre d’art le lundi et signer un ordre d’exécution le mardi, pouvait tenir la main d’un mourant avec compassion ou appuyer sur la gâchette d’un fusil avec indifférence, mêmes muscles mêmes tendons mêmes os servant des intentions diamétralement opposées.

Mai deux mille seize, sept mois après le Bataclan, et cette planche anatomique parlait de notre responsabilité totale, elle disait qu’on ne pouvait pas blâmer Dieu ou le diable ou la société ou l’éducation pour nos actions, elle disait que heaven et hell n’étaient pas des destinations post-mortem mais des états que nous créions quotidiennement avec nos corps vivants, chaque geste chaque parole chaque pensée activait l’un ou l’autre, nous étions simultanément anges et démons, saints et pécheurs, créateurs et destructeurs, et cette ambivalence n’était pas accidentelle mais constitutive de ce que nous étions.

Le torse portait des flèches multiples pointant vers différents muscles, certains annotés heaven d’autres hell, et on pouvait imaginer que le cœur au centre contenait les deux aussi, organe qui pompait le sang nécessaire à toute vie mais aussi organe symbolique de l’amour et de la haine, « cœur pur » disaient les religions pour heaven, « cœur noir » pour hell, métaphores devenues anatomie littérale dans mon image où la poitrine écorchée montrait exactement où résidaient ces potentialités contradictoires.

Les parties génitales évidemment portaient leur double annotation aussi, zone du corps capable de créer la vie nouvelle miracle de la conception et de la naissance heaven absolu, mais aussi zone capable de violence sexuelle de viol de torture hell absolu, même anatomie même fonction biologique pouvant servir l’amour le plus tendre ou la cruauté la plus abjecte, et cette dualité était peut-être la plus dérangeante parce qu’elle montrait que les organes de la vie pouvaient devenir les instruments de la mort psychique.

Mai deux mille seize et je pensais à tous ces choix quotidiens que nous faisions, ces milliers de micro-décisions où nous options pour heaven ou hell sans même y penser — être patient ou agressif avec quelqu’un qui nous énervait, aider ou ignorer quelqu’un qui avait besoin d’aide, dire la vérité ou mentir pour notre avantage, partager ou accaparer, écouter ou interrompre, comprendre ou juger. Chaque partie de notre corps participait à ces choix, nos jambes marchaient vers heaven ou hell, nos pieds nous portaient vers le bien ou le mal, nos bras étreignaient avec amour ou frappaient avec violence.

L’annotation manuscrite tremblante presque, écrite à la main plutôt qu’imprimée, donnait à l’image un caractère personnel confessionnel, comme si je reconnaissais que cette planche anatomique n’était pas juste un diagramme abstrait mais un autoportrait, que ce corps écorché c’était mon corps aussi, que ces annotations heaven et hell décrivaient mes propres potentialités quotidiennes, ma propre lutte permanente entre le meilleur et le pire de moi-même.

Et la référence à Vésale et à l’anatomie Renaissance rappelait que cette question de la nature humaine n’était pas nouvelle, que depuis toujours les humains s’interrogeaient sur cette capacité étrange que nous avions de faire le bien et le mal, d’être nobles et vils, généreux et égoïstes, compassionnés et cruels. Les théologiens chrétiens parlaient du péché originel qui avait corrompu notre nature jadis pure, les philosophes des Lumières croyaient que l’éducation et la raison pouvaient nous améliorer, les psychanalystes freudiens exploraient les pulsions de vie et de mort qui coexistaient dans notre psyché, toutes ces théories essayaient de comprendre pourquoi nous étions capables de construire des hôpitaux et des camps de concentration, de composer des [requiems](https://fr.wikipedia.org/wiki/Requ i%C3%A9m) et de torturer des prisonniers, d’aimer nos enfants et de massacrer les enfants des autres.

Human Heaven And Hell — le titre soulignait que c’était notre paradis et notre enfer à nous les humains, pas celui de Dieu ou des anges ou des démons, nous portions en nous ces deux royaumes et nous choisissions à chaque instant dans lequel nous voulions habiter. Pas après la mort dans un au-delà hypothétique mais maintenant ici dans nos corps vivants qui contenaient toutes les potentialités, nous étions nos propres juges nos propres bourreaux nos propres sauveurs, personne d’autre ne déciderait à notre place quelle partie de notre anatomie nous allions activer, les muscles de la compassion ou les muscles de la cruauté, les tendons de la générosité ou les tendons de l’avarice, les os qui soutenaient nos actes d’amour ou les os qui soutenaient nos actes de haine.

Mai deux mille seize, cinquante-trois ans, et j’avais assez vécu pour savoir que je n’était ni ange ni démon mais les deux entremêlés, que j’avais fait des choses dont j’étais fier et des choses dont j’avais honte, que j’avais activé heaven certains jours et hell d’autres jours, que mon corps écorché montrerait exactement cette ambivalence si on pouvait voir au-delà de la peau, et cette planche anatomique morale était ma confession publique que je n’étais pas meilleur que les autres, que je portais moi aussi cette double potentialité dans chaque muscle chaque tendon chaque articulation de mon corps de cinquante-trois ans qui avait vécu assez longtemps pour avoir expérimenté les deux directions, heaven et hell, paradis et enfer, bien et mal, ange et démon, saint et pécheur, créateur et destructeur, aimant et haïssant, généreux et égoïste, compatissant et cruel, tout ça dans le même corps la même chair les mêmes muscles les mêmes os, anatomie universelle de la condition humaine qui nous condamnait à cette liberté terrible de choisir à chaque instant quelle partie de nous-mêmes nous allions nourrir, et l’image ne proposait aucune solution aucune rédemption aucun salut, elle montrait juste la réalité nue écorchée de ce que nous étions — des créatures capables de heaven et de hell, et le choix nous appartenait entièrement totalement absolument à chaque seconde de nos vies, Human Heaven And Hell pour toujours mai deux mille seize pour toujours.

Cornel Barsan
Mai 2016