
Dieu Donne Nous Notre Pain
Recherche photographique conceptuelle
Avril 2016 | Dimensions variables
Trois religions, un pain. À gauche l’étoile de David inscrite dans un cercle parfait, ce symbole du judaïsme qui existait depuis des millénaires, six branches rayonnant du centre comme une fleur géométrique, et tout autour le cercle qui contenait cette perfection à six pointes. Au centre la croix chrétienne, perpendiculaire simple et puissante, horizontale et verticale se croisant, symbole du sacrifice du Christ mais aussi de la foi qui avait dominé l’Europe pendant deux mille ans. À droite le croissant de lune et l’étoile, emblèmes de l’Islam, cette religion qui comptait un milliard sept cents millions de fidèles à travers le monde. Et tous les trois faits de baguettes parisiennes, ce pain quotidien doré croustillant que les Français achetaient chaque matin, tous les trois posés sur le même marbre blanc sous le même ciel bleu parsemé de nuages blancs.
Avril deux mille seize, cinquante-trois ans, un mois après les attentats de Bruxelles où trente-deux personnes étaient mortes à l’aéroport et dans le métro, cinq mois après le Bataclan où cent trente étaient morts, quinze mois après Charlie Hebdo où douze étaient morts. L’Europe vivait dans la peur du terrorisme islamiste, et cette peur nourrissait la haine, l’amalgame terrible entre la religion pacifique et la violence fanatique, les tensions communautaires qui déchiraient le tissu social, la montée des partis d’extrême droite qui exploitaient cette peur pour promouvoir leur agenda xénophobe. Juifs musulmans chrétiens se regardaient avec suspicion, les attaques antisémites augmentaient, les mosquées étaient vandalisées, les églises se vidaient, et moi en avril deux mille seize je proposais cette image simple — regardez, nous mangeons tous le même pain.
Le cercle apparaissait partout dans cette composition et ce n’était pas un accident, c’était le message central que j’essayais de transmettre. Le cercle autour de l’étoile de David, évident, contenant la perfection à six branches. Mais le cercle aussi dans le croissant islamique, portion de circonférence, fragment de lune qui était elle-même une sphère. Et le cercle implicite dans la croix chrétienne parce que traditionnellement la croix s’inscrivait dans un cercle, les quatre branches touchant les quatre points cardinaux d’une circonférence invisible mais présente. Le cercle comme forme géométrique parfaite, sans début ni fin, symbole d’éternité, de complétude, de divinité, de cette perfection que toutes les religions cherchaient même si elles l’appelaient par des noms différents.
Dieu Donne Nous Notre Pain — le titre venait du Notre Père, prière chrétienne, mais le message était universel parce que toutes les religions abrahamiques partageaient cette reconnaissance que nous dépendions de quelque chose de plus grand que nous pour notre subsistance quotidienne. Les juifs remerciaient Adonaï pour le pain, récitaient la bénédiction du motzi avant chaque repas. Les chrétiens demandaient à Dieu leur pain quotidien dans la prière que Jésus leur avait enseignée. Les musulmans commençaient chaque repas par bismillah, au nom d’Allah le miséricordieux. Trois religions, trois langages, mais la même gratitude, la même humilité devant le mystère de la vie qui nous nourrissait.
La baguette parisienne comme matériau commun montrait que ces trois traditions pouvaient coexister sur le même sol, que la France laïque pouvait accueillir toutes ces croyances différentes, que la République n’était pas l’ennemie de la foi mais le cadre neutre qui permettait à chacun de pratiquer sa religion sans imposer aux autres. Le marbre blanc en bas représentait cette neutralité, cet espace public laïc où toutes les traditions se rencontraient à égalité, sans hiérarchie, sans qu’une domine les autres. Le ciel bleu au-dessus représentait peut-être le paradis que toutes les trois visaient, cette transcendance qui prenait des formes différentes — le Olam Ha-Ba juif, le Royaume des Cieux chrétien, le Jannah musulman — mais qui exprimait le même espoir d’une existence après la mort, d’une justice divine, d’un sens ultime à nos vies mortelles.
Avril deux mille seize et l’histoire des trois religions abrahamiques était une histoire de fraternité mais aussi de fratricide, de proximité mais aussi de conflit. Abraham était le père commun, les juifs descendaient d’Isaac, les musulmans d’Ismaël, tous cousins germains qui auraient dû s’aimer comme des frères mais qui s’étaient entre-tués pendant des siècles. Les croisades médiévales, les pogroms européens, l’Inquisition espagnole, la Shoah, la création d’Israël et le conflit israélo-palestinien qui durait depuis soixante-huit ans, tout ce sang versé au nom de Dieu ou d’Allah ou de Yahvé qui était peut-être le même Dieu sous trois noms différents, qui peut-être regardait ces massacres avec une tristesse infinie en se demandant pourquoi ses enfants ne comprenaient pas qu’il les aimait tous également, qu’il leur avait donné le pain à tous, qu’il voulait qu’ils le partagent plutôt qu’ils se battent pour déterminer qui avait le droit exclusif de le manger.
Les trois symboles alignés côte à côte proclamaient l’égalité, l’horizontalité, la coexistence pacifique possible. Pas de hiérarchie, pas de supériorité d’une foi sur une autre, judaïsme christianisme islam au même niveau, construits avec le même matériau, partageant le même cercle parfait qui apparaissait dans leurs géométries respectives. Et cette perfection circulaire commune suggérait que peut-être au fond toutes les trois cherchaient la même chose, visaient la même vérité transcendante, essayaient de toucher le même absolu divin même si elles utilisaient des rituels différents des prières différentes des textes sacrés différents.
Le pain lui-même portait une symbolique particulière dans les trois traditions — le pain azyme de la Pâque juive commémorant la sortie d’Égypte, l’eucharistie chrétienne où le pain devenait littéralement le corps du Christ, le pain béni partagé pendant le Ramadan musulman pour rompre le jeûne quotidien. Toujours le pain, toujours cette nourriture basique fondamentale élevée au rang de sacrement, de communion, de lien entre l’humain et le divin. Et moi en avril deux mille seize j’utilisais des baguettes parisiennes laïques pour construire ces symboles sacrés, montrant que le sacré pouvait s’exprimer à travers le quotidien, que Dieu habitait aussi dans le pain ordinaire qu’on achetait à la boulangerie du coin.
Les nuages blancs dans le ciel bleu flottaient librement au-dessus de cette scène terrestre, et peut-être qu’ils représentaient l’Esprit qui circulait entre les trois religions, cette dimension mystique commune aux trois traditions où les prophètes les saints les soufis touchaient directement le divin sans médiation institutionnelle. Abraham Moïse David pour les juifs, Jésus et les saints pour les chrétiens, Mahomet et les soufis pour les musulmans, tous avaient eu cette expérience directe du sacré qui transcendait les dogmes et les rituels et les institutions, tous avaient touché ce cercle parfait de la vérité divine qui contenait toutes les vérités particulières sans les réduire l’une à l’autre.
Dieu Donne Nous Notre Pain en avril deux mille seize, et cinquante-trois ans de vie m’avaient appris que les humains inventaient des différences pour se séparer alors que nous étions fondamentalement identiques, que nous partagions les mêmes besoins — pain eau abri amour sens — et que nos trois religions abrahamiques partageaient infiniment plus qu’elles ne différaient, Abraham père commun, Dieu unique même si nommé différemment, commandements moraux similaires, espoir d’un monde meilleur, alors pourquoi nous entre-tuions-nous pour ces variations mineures au lieu de célébrer notre fraternité abrahamique, pourquoi les descendants d’Isaac et d’Ismaël continuaient-ils à se battre au lieu de s’embrasser comme les frères qu’ils étaient, et le cercle parfait qui apparaissait dans les trois symboles rappelait cette unité fondamentale, cette perfection divine qui nous contenait tous, juifs chrétiens musulmans athées agnostiques, tous nourris du même pain quotidien que Dieu ou la nature ou le travail humain nous donnait généreusement chaque jour, à nous maintenant de le rompre ensemble autour de tables communes en reconnaissant notre parenté notre humanité notre fragilité notre besoin mutuel d’amour et de pain et de sens dans ce monde difficile où la haine semblait toujours plus facile que l’amour mais où l’amour restait quand même la seule réponse digne de ces trois traditions qui toutes prêchaient la compassion la charité la justice même si leurs fidèles oubliaient trop souvent ces enseignements fondamentaux au profit de la peur et du tribalisme et de la violence qui ne menaient nulle part sinon vers plus de sang et plus de larmes et plus de divisions dans une humanité qui avait désespérément besoin de se rassembler autour du pain partagé sous le ciel unique qui couvrait également tous les enfants d’Abraham.
Cornel Barsan
Avril 2016




