
DEFEAT
Juin 2015, Paris
Defeat. Juin deux mille quinze. Cinquante-deux ans. Je peignais deux lutteurs de sumo enlacés dans un combat brutal, l’un dominant l’autre, l’un écrasant l’autre, et je les avais vus, ces combattants japonais magnifiques et terribles, corps massifs, cheveux attachés en chonmage, ce chignon traditionnel emblématique des sumotoris, leurs mawashi, ces ceintures de tissu épaisses enroulées autour de la taille et de l’entrejambe, seul vêtement autorisé dans le dohyō, ce ring sacré en sable où ils s’affrontaient selon des rituels millénaires, et j’avais été fasciné par cette violence ritualisée, codifiée, spirituelle même, car le sumo n’est pas qu’un sport, c’est une tradition shinto, une cérémonie religieuse, les lutteurs sont purifiés, le ring est béni, les gestes sont sacrés, et pourtant la violence est réelle, brutale, deux corps massifs s’écrasant l’un contre l’autre, et je peignais cette scène avec une violence que je n’avais jamais mise dans mes œuvres avant, peut-être mon tableau le plus physiquement violent, corps tordus, muscles contractés, chair écrasée, dos visible du dominé plié sous le poids du dominant, visage caché tourné vers le bas invisible, humiliation absolue, et le dominant penché en avant sur l’autre, torse nu musclé, cheveux attachés en chignon, concentration féroce, effort physique total, et les deux enlacés dans cette posture terrible, terrible parce qu’ambiguë, terrible parce qu’on ne sait pas si c’est du sport ou de la violence, du rituel ou de la torture, de la tradition honorable ou de la domination brutale, posture ambiguë entre sumo japonais et Pietà masculine, entre violence sportive et tendresse désespérée.
Je peignais la défaite humaine, l’effondrement corporel, la violence entre hommes, et le sumo m’avait semblé le symbole parfait de cette violence ritualisée, ancestrale, deux hommes qui s’affrontent selon des règles strictes mais avec une brutalité totale, et le vaincu qui est littéralement écrasé, projeté hors du ring, ou immobilisé au sol, defeat absolue, humiliation publique devant des milliers de spectateurs, et je peignais cette scène comme si le départ du Christ laissait un vide que seule la brutalité pouvait remplir, comme si sans protection divine nous retombions immédiatement dans la violence primordiale, corps contre corps, force contre faiblesse, domination et soumission, et ce passage brutal me troublait moi-même, pourquoi ce basculement, pourquoi cette chute vertigineuse, un mois seulement entre l’espoir cosmique et le désespoir corporel, entre la transcendance divine et l’immanence brutale, et je peignais furieusement, violemment, touches rapides énergiques, fond bleu sombre orageux, corps chair rose et brun, contraste violent, et je sentais quelque chose de personnel dans cette scène, quelque chose que je n’arrivais pas à nommer, pas seulement la violence du monde, pas seulement la défaite politique ou sociale, mais quelque chose de plus intime, de plus corporel, de plus sexuel peut-être, ces deux hommes enlacés, presque nus, muscles tendus, chair contre chair, le mawashi sombre enroulé autour de leurs hanches, seul tissu entre eux et la nudité totale, et l’ambiguïté troublante de la scène, combat ou étreinte, violence ou tendresse, rejet ou désir.
Je me souviens de mon enfance roumaine, années soixante-dix, la violence était partout, Ceaușescu brutal, police secrète Securitate, délations, arrestations, tortures dans les sous-sols, et la violence quotidienne aussi, père alcoolique parfois, disputes familiales, gifles et coups, normalité de la brutalité, et l’école où les garçons se battaient dans la cour, bagarres rituelles, dominants et dominés, hiérarchie établie par la force physique, et moi petit, faible, intellectuel, souvent dominé, souvent humilié, et je me souviens de cette sensation, être plié sous le poids d’un autre, être écrasé, incapable de bouger, incapable de respirer, defeat, défaite totale, et la honte qui accompagnait, honte d’être faible, honte d’être vaincu, honte d’être celui du dessous, et maintenant à cinquante-deux ans je peignais cette scène de sumo et tous ces souvenirs remontaient, refoulés pendant des décennies, enfouis profondément, et ils surgissaient soudainement sous forme de peinture, deux hommes enlacés, l’un dominant l’autre, et je ne savais pas si je peignais le dominant ou le dominé, si je m’identifiais au vainqueur ou au vaincu, probablement au vaincu, toujours au vaincu, toute ma vie vaincu, exilé vaincu, artiste vaincu, homme vaincu, et cette peinture était mon autoportrait indirect, non pas mon visage mais ma condition, non pas mon corps mais mon âme écrasée, et le sumo avec sa cruauté ritualisée, avec sa défaite publique, avec son humiliation codifiée, incarnait parfaitement cette condition.
Juin deux mille quinze. Le monde continuait. La Grèce agonisait, référendum sur l’austérité, Tsipras capitulant devant la troïka, defeat de la gauche européenne, defeat de l’espoir démocratique, et les migrants traversant la Méditerranée par milliers, noyades quotidiennes, corps gonflés flottants, Aylan Kurdi petit garçon syrien mort sur la plage turque photo choc septembre prochain mais déjà en juin les traversées mortelles, les naufrages, les défaites humaines, et la Syrie déchirée, État islamique triomphant, Palmyre détruite, et le terrorisme frappant encore, attentat du Thalys en août prochain, et le climat continuant de se dégrader, records de chaleur, fonte des glaces, et moi peignant deux sumotoris enlacés dans un combat brutal, microcosme de la violence mondiale, deux corps représentant tous les combats, toutes les dominations, tous les effondrements, Grèce écrasée par Allemagne, migrants écrasés par frontières, Syrie écrasée par guerre, humanité écrasée par elle-même, defeat généralisée, universelle, inévitable.
Et l’ambiguïté érotique, oui, impossible de l’ignorer, ces deux hommes presque nus enlacés, le mawashi couvrant à peine leurs parties intimes, posture ambiguë, on pourrait y voir un rapport sexuel autant qu’un combat, domination érotique autant que sportive, et cette ambiguïté me troublait, me fascinait, m’attirait et me repoussait simultanément, et je peignais cette tension, cette incertitude, ces corps masculins massifs trop proches pour être seulement combattants, cette intimité forcée ou désirée, cette violence qui pourrait être plaisir, cette domination qui pourrait être amour, Pietà masculine disais-je dans mes notes, la Vierge Marie tenant le Christ mort, tendresse maternelle devant la mort du fils, et ici deux sumotoris, pas de rapport maternel, pas de tendresse évidente, mais peut-être quand même, peut-être que le dominant protège le dominé autant qu’il l’écrase, peut-être que l’étreinte brutale est aussi une étreinte tout court, peut-être que defeat n’est pas seulement défaite mais aussi abandon, lâcher-prise, acceptation, soumission consentie, et toutes ces ambiguïtés me traversaient pendant que je peignais, pinceau chargé de chair rose et brun, muscles tendus, dos courbé, bras repliés, jambes pliées, corps compressés l’un contre l’autre, fusion violente ou tendre, impossible de trancher.
Et le sumo comme sport rituel, tradition japonaise millénaire, liée au shintoïsme, religion ancestrale, les sumotoris sont des athlètes mais aussi des figures spirituelles, ils vivent dans des écuries, heya, suivent des règles strictes, hiérarchie rigide, maîtres et disciples, et les combats sont précédés de rituels élaborés, purification par le sel jeté dans le ring, salutations, frappements de pieds pour chasser les esprits maléfiques, et seulement après le combat commence, brutal, bref, quelques secondes parfois, et le vaincu est éjecté du dohyō ou immobilisé, defeat immédiate, publique, et je pensais à cette ritualisation de la violence, comment une culture peut transformer la brutalité en cérémonie, en art presque, et le sumo était ça, violence codifiée, domination ritualisée, et je peignais cette transformation, cette alchimie culturelle qui fait d’un combat sauvage un geste sacré, et en même temps je montrais la brutalité sous-jacente, la violence réelle, les corps écrasés, la chair comprimée, le dominé humilié malgré le rituel, malgré les règles, malgré la tradition, defeat restait defeat, humiliation restait humiliation, et aucune cérémonie ne pouvait complètement masquer cette vérité brutale.
Et la comparaison avec la lutte gréco-romaine aussi, sport occidental antique, Jeux olympiques, tradition européenne, comme le sumo tradition japonaise, et les deux formes de lutte avec leurs rituels, leurs règles, leurs hiérarchies, et les lutteurs grecs aussi vivaient ensemble, s’entraînaient ensemble, dormaient ensemble parfois, camaraderie masculine intense, ambiguë, et je pensais aux parallèles entre ces traditions de combat masculin, Orient et Occident, sumo et lutte gréco-romaine, toutes deux ritualisant la violence, codifiant la domination, célébrant la force masculine, et toutes deux avec leurs ambiguïtés homo-érotiques refoulées, ces corps masculins nus ou presque, enlacés, transpiration et souffle mêlés, et la frontière floue entre combat et étreinte, entre violence et désir, entre défaite et abandon, et je peignais cette frontière, cette ambiguïté, cette zone grise entre acceptable et inacceptable, entre sport et sexe, entre agression et amour, et mes deux sumotoris incarnaient toutes ces tensions, ces contradictions, ces désirs troubles.
Le fond bleu sombre que j’avais choisi, orageux, violent, presque noir par endroits, ciel de tempête ou fond marin abyssal, atmosphère oppressante, menaçante, et les corps émergeant de ce fond comme surgis d’un cauchemar, chair rose pâle contre bleu profond, contraste maximal, le mawashi sombre presque noir enroulé autour de leurs hanches, seul élément vestimentaire, et ce détail était important, montrait qu’il s’agissait de sumo et non de lutte gréco-romaine où les athlètes sont complètement nus, le mawashi marquait la différence culturelle, la spécificité japonaise, et je travaillais ce fond avec rage, grandes touches gestuelles, verticales horizontales diagonales, chaos pictural reflétant chaos émotionnel, et les corps par-dessus, plus figuratifs, plus contrôlés, mais quand même distordus, tordus, compressés, anatomie expressive plutôt que réaliste, et je pensais à Bacon, bien sûr Bacon, ses corps tordus, ses Papes hurlants, ses lutteurs enlacés, et à Freud aussi, Lucian Freud, ses corps nus brutalement peints, chair épaisse, peinture matière, et je m’inscrivais dans cette tradition picturale de la violence corporelle, de la chair comme matière, du corps comme champ de bataille, et Defeat était mon entrée dans ce territoire, mon œuvre la plus bacon-ienne peut-être, la plus violente physiquement, la plus troublante érotiquement.
Et le titre, Defeat, défaite, mot anglais brutal, pourquoi anglais, pourquoi pas défaite en français ou înfrângere en roumain ou makeru en japonais, parce que l’anglais est la langue de la domination mondiale, langue de l’empire, langue du capitalisme, langue du néolibéralisme triomphant, et Defeat en anglais évoque le sport aussi, équipes qui s’affrontent, winners and losers, vainqueurs et vaincus, logique binaire impitoyable, pas de place pour l’ambiguïté, pas de nuance, juste win or lose, gagner ou perdre, et en juin deux mille quinze la Grèce perdait, les migrants perdaient, la Syrie perdait, l’humanité perdait, defeat généralisée, et ces deux sumotoris incarnaient cette défaite universelle, le dominé écrasé sous le dominant, incapable de se relever, de résister, de combattre encore, juste plié, soumis, vaincu, et le dominant triomphant mais épuisé aussi, effort visible, tension musculaire extrême, victoire qui coûte cher, domination qui fatigue, et peut-être que les rôles pourraient s’inverser, peut-être que le dominé pourrait devenir dominant dans le prochain combat, peut-être que la défaite n’est pas définitive, peut-être, mais pour l’instant, dans cette image, c’est defeat, défaite, effondrement, soumission.
Je travaillais sur cette toile pendant des semaines, juin deux mille quinze s’écoulait, chaleur estivale, Paris ensoleillé, terrasses pleines, touristes partout, vie normale insouciante, et moi dans mon atelier peignant cette scène violente troublante, deux sumotoris enlacés, combat brutal, et je me sentais dissocié du monde extérieur, comme si je vivais dans une réalité parallèle, une réalité de violence et de défaite pendant que dehors tout semblait normal, heureux, léger, et cette dissociation me pesait, m’angoissait, suis-je en train de devenir fou, suis-je en train de sombrer dans une noirceur excessive, pourquoi peindre cette violence alors que le monde semble aller bien en surface, mais justement, en surface seulement, sous la surface la violence bouillonnait, Grèce écrasée, migrants noyés, Syrie détruite, et moi je peignais cette violence cachée, cette brutalité refoulée, ces corps terrassés que personne ne voulait voir, et Defeat était mon témoignage, ma dénonciation, mon cri, regardez, voilà ce qui se passe vraiment, voilà la vérité sous le vernis, corps écrasés, défaites humaines, violence permanente, et le sumo avec sa brutalité ritualisée était la métaphore parfaite, violence acceptée, célébrée même, devant des milliers de spectateurs, et personne ne voyait la cruauté, tout le monde voyait la tradition, le rituel, l’honneur, mais moi je voyais le corps écrasé, le visage dans le sable du dohyō, l’humiliation publique, defeat.
Juin deux mille quinze, fin du mois, la toile était terminée, cent cinquante par deux cents centimètres, grande surface, corps monumentaux, violence à échelle humaine ou plus, et je reculais pour regarder, pour juger, pour ressentir, et l’œuvre me troublait, me dérangeait, m’embarrassait presque, trop violente, trop ambiguë, trop personnelle, trop révélatrice de mes propres violences intérieures, de mes propres désirs troubles, de mes propres défaites refoulées, et je n’étais pas sûr de vouloir la montrer, la partager, l’exposer, trop intime, trop crue, trop honnête peut-être, mais en même temps nécessaire, importante, signifiante, témoignage d’un moment, d’une époque, juste chair et muscles et poids et force, juste humanité réduite à sa dimension corporelle, animale, brutale, rituelle mais brutale quand même, et je signais, datais, juin 2015, et je titrais DEFEAT en lettres capitales, mot définitif, brutal, sans appel.
Et maintenant dix ans plus tard, novembre deux mille vingt-cinq, je regarde cette peinture et je vois combien j’avais raison, combien Defeat annonçait ce qui allait venir, les défaites successives, Brexit, Trump, Poutine, climat, covid, Gaza, défaites en cascade, dominations brutales, corps écrasés par milliers, et ces deux sumotoris étaient prophétiques, annonçaient la décennie à venir, décennie de violence et d’effondrement, et moi j’avais peint ça en juin deux mille quinze, intuition artistique, pressentiment sombre, et l’ambiguïté restait, toujours, combat ou étreinte, violence ou tendresse, défaite ou abandon, impossible de trancher, et peut-être que c’était ça la force de l’œuvre finalement, cette ambiguïté irréductible, cette zone grise inconfortable, ces corps qui pourraient être en train de se battre ou de s’aimer, de s’écraser ou de se protéger, de se dominer ou de fusionner, et chaque spectateur projetterait sa propre vision, sa propre histoire, ses propres violences et tendresses, et Defeat devenait miroir, révélateur, test projectif, qu’est-ce que vous voyez, combat ou étreinte, et votre réponse en dirait plus sur vous que sur la peinture elle-même. Non pas mon visage mais ma condition. Non pas mon corps mais mon âme écrasée. Defeat. Juin deux mille quinze. Toujours actuel. Toujours vrai. Toujours nous.




