
Dancing in the Sand
Recherche photographique conceptuelle
Mars 2023 | Dimensions variables
Le sable explosait autour d’elle comme une galaxie miniature, chaque grain suspendu dans l’air capturé par l’obturateur rapide, nuage doré qui transformait son mouvement en sculpture éphémère, et lui bondissait à gauche torse nu tête renversée vers le ciel noir gorge offerte corps cambré dans cette posture d’abandon total que seule la danse permettait, moment où le contrôle disparaissait et où quelque chose d’autre prenait le relais, quelque chose de plus ancien que la pensée, plus profond que la culture, juste le corps qui répondait à un rythme primordial gravé dans nos cellules depuis que les premiers humains avaient dansé autour des feux dans les savanes africaines il y a cent mille ans.
Aucune musique visible dans l’image mais on l’entendait quand même, on sentait le beat qui les faisait bouger ainsi, peut-être des percussions tribales ou peut-être de la techno électronique peu importe, ce qui comptait c’était cette pulsation qui synchronisait leurs corps qui les libérait de la gravité mentale quotidienne, et le sable participait à la danse, pas juste surface passive où on posait les pieds mais partenaire actif qui volait virevoltait tourbillonnait, matière devenue énergie, solide devenu fluide, physique newtonienne dépassée par la physique quantique du mouvement pur.
Mars deux mille vingt-trois, soixante ans, vingt ans et demi en France, et après tant d’images sombres – crucifixions guerres tentations hôpitaux – cette explosion de joie physique arrivait comme une déclaration nécessaire, rappel que malgré tout la vie continuait, que les corps savaient encore célébrer, que la danse survivait à toutes les apocalypses, Zorba le Grec qui dansait sur la plage après que tout s’était effondré, sagesse méditerranéenne qui comprenait que face à l’absurdité cosmique la seule réponse sensée était de bouger ses hanches et de frapper des mains.
Elle portait cette robe blanche légère qui flottait révélait cachait révélait dans le mouvement perpétuel, et ses cheveux longs blancs ou blonds explosaient aussi autour de sa tête comme une comète, et son bras levé lançait le sable vers le haut offrande aux dieux païens de la danse, Dionysos Shiva Oshun toutes ces divinités qui présidaient à l'[extase](https://fr.wikipedia.org/wiki/Extase_(religio n)) corporelle, à cette transe sacrée où le moi individuel se dissolvait dans le rythme collectif, où les frontières entre soi et l’autre entre corps et univers devenaient poreuses, et on accédait brièvement à cette conscience élargie que les mystiques cherchaient pendant des années de méditation mais que les danseurs trouvaient en quelques minutes de mouvement intense.
Le fond noir absolu créait cet effet de vide cosmique, comme si ces deux danseurs évoluaient dans l’espace intersidéral, seuls avec leur joie et leur sable sur une planète inhabitée, Adam et Ève réinventant la danse après la fin du monde, ou peut-être avant le début du monde, danse précosmique qui avait précédé la création, le Big Bang lui-même n’était peut-être qu’une danse particulièrement énergique de particules subatomiques qui avaient décidé de bouger ensemble au lieu de rester immobiles dans le vide éternel.
Lui sautait pieds nus décollant complètement du sol moment de lévitation où la gravité perdait temporairement son emprise, et cette suspension dans l’air capturée par la photographie montrait ce que la danse accomplissait, elle nous libérait des lois physiques qui nous clouaient au sol, nous donnait des ailes invisibles, nous transformait en oiseaux en anges en êtres d’air et de lumière, et même si nous retombions toujours – gravité implacable qui nous rappelait notre condition terrestre – nous avions volé pendant une fraction de seconde et cette fraction de seconde justifiait toute l’existence.
Le sable parlait aussi du temps qui s’écoulait, sablier cosmique où chaque grain représentait un instant de nos vies qui tombaient inexorablement vers la mort, mais dans la danse le sablier se renversait, les grains volaient vers le haut défiant l’entropie, et le temps lui-même semblait se suspendre, instant éternel où passé et futur disparaissaient et où seul existait ce présent absolu de corps en mouvement, et c’était ça peut-être la vraie immortalité, pas la survie après la mort mais cette intensité du présent vécu tellement pleinement qu’il contenait l’éternité.
Mars deux mille vingt-trois et le monde continuait son effondrement lent, Ukraine climat inégalités, litanie familière des catastrophes, mais dans un studio quelque part deux danseurs avaient décidé de danser quand même, peut-être même à cause de l’effondrement, danse comme acte de résistance, affirmation vitale face au nihilisme ambiant, et le sable qu’ils projetaient autour d’eux était peut-être les cendres de notre civilisation mourante transformées en quelque chose de beau, alchimie artistique qui transmutait la destruction en création, le désespoir en extase.
Leurs corps magnifiques musclés souples témoignaient d’années d’entraînement de discipline de travail acharné, la danse contemporaine n’était pas juste laisser-aller spontané mais technique exigeante qui demandait autant de rigueur que le ballet classique, et cette combinaison de contrôle et de lâcher-prise créait cette beauté particulière, liberté disciplinée, chaos organisé, sauvagerie civilisée, tous ces paradoxes incarnés dans ces corps qui connaissaient exactement leurs limites et les dépassaient constamment.
Le titre Dancing in the Sand évoquait évidemment l’expression “line in the sand“, ligne qu’on trace dans le sable pour indiquer une limite à ne pas franchir, ultimatum territorial, mais ici la ligne disparaissait dans l’explosion de grains, toutes les frontières abolies par le mouvement, et peut-être que c’était ça le message politique subtil de l’image, que la danse effaçait les divisions que nous tracions entre nous, nationalités religions classes races genres tout ça se dissolvait quand les corps bougeaient ensemble selon le même rythme, utopie corporelle où l’harmonie devenait possible non par la négociation intellectuelle mais par la synchronisation physique.
Et moi soixante ans en mars deux mille vingt-trois je regardais ces jeunes danseurs – probablement la moitié de mon âge – et je ressentais cette envie douloureuse de bouger ainsi, de voler de bondir de projeter du sable en nuages dorés, mais mon corps de sexagénaire ne pouvait plus faire ça, articulations raidies muscles moins souples, vieillissement inéluctable qui me rappelait que la danse était un privilège temporaire de la jeunesse, et pourtant l’image me disait que l’esprit de la danse survivait indépendamment de l’âge du corps, que même immobile on pouvait danser intérieurement, que le rythme continuait à pulser dans nos veines jusqu’au dernier battement cardiaque.
Dancing in the Sand mars deux mille vingt-trois, et le sable retomberait après cette explosion magnifique, retournerait au sol inerte, et les danseurs s’arrêteraient essoufflés en sueur, et le noir cosmique resterait noir, mais pendant cette fraction de seconde capturée par l’appareil photo quelque chose d’extraordinaire s’était produit, matière et esprit avaient fusionné, gravité et grâce avaient fait la paix, mort et vie avaient dansé ensemble, et le sable en suspension brillait comme des étoiles prouvant que même les choses les plus humbles – grains de silice usés par l’érosion – pouvaient devenir cosmiques si on les lançait avec assez de conviction vers le ciel, Dancing in the Sand pour toujours mars deux mille vingt-trois pour toujours.
Cornel Barsan
Mars 2023




