
Columbarium
Recherche photographique conceptuelle
Février 2025 | Dimensions variables
On n’attendait pas la mort pour commencer à s’enterrer, on le faisait progressivement tout au long de la vie, niche après niche, chaque case contenait un morceau de soi qu’on avait renoncé à être, MES RÊVES dans la niche mille huit cent soixante avec un petit vase de cuivre vide, MON PREMIER AMOUR dans la niche mille quatre cent soixante-dix-sept en granit bordeaux, MA JEUNESSE quelque part dans la rangée du milieu avec des fleurs blanches qui fanaient, et au centre de tout ce cimetière intérieur une seule inscription gravée sur marbre gris – Regret, épitaphe universelle pour toutes les niches pour toutes les vies non-vécues pour tous les nous-mêmes assassinés lentement par les compromis les renoncements les capitulations quotidiennes.
MES SOUVENIRS occupaient la niche mille quatre cent trente-six en haut à gauche, premier enterrement chronologique peut-être, moment où on réalisait qu’on commençait à oublier, que des pans entiers de l’enfance disparaissaient dans le brouillard mémoriel, que les visages s’estompaient les voix s’effaçaient les détails précis se transformaient en impressions vagues, et on scellait cette perte dans une niche funéraire avec des fleurs violettes pour marquer le deuil de sa propre mémoire, Alzheimer précoce volontaire où on abandonnait des parties de son passé parce que les garder vivantes demandait trop d’effort trop d’énergie trop de douleur.
MA MÉCHANCETÉ gisait dans la niche suivante, bleu ciel ironiquement, comme si la cruauté méritait des couleurs tendres, et peut-être qu’on l’avait enterrée jeune cette méchanceté, décidé à vingt-cinq ans qu’on serait gentil accommodant agréable, qu’on renoncerait à la dureté nécessaire pour s’affirmer dans un monde dur, et des décennies plus tard on se demandait si on n’avait pas eu tort, si cette méchanceté enterrée n’aurait pas été utile pour se défendre pour dire non pour tracer des limites, mais trop tard elle reposait dans son cercueil de marbre et on avait perdu la clé.
MON PASSÉ occupait une niche entière numérotée mille huit cent soixante-sept, pas juste les souvenirs mais le passé lui-même, cette version antérieure de soi qu’on tuait rituellement chaque fois qu’on disait “je ne suis plus cette personne”, déménagements divorces reconversions qui effaçaient systématiquement qui on avait été, table rase perpétuelle société liquide qui valorisait le réinventement constant, et le passé enterré hantait quand même, revenait en rêves en flashbacks en déclencheurs psychologiques, fantôme qui refusait de rester mort malgré les fleurs qu’on posait régulièrement sur sa niche.
MES FUSILS – métaphore troublante dans la niche mille sept cent quatre-vingt-trois, armes qu’on avait déposées volontairement ou qu’on nous avait forcés à déposer, capacité de se battre de résister de faire la guerre, pacification progressive qui transformait les guerriers en moutons, et certains diraient que c’était bien qu’il fallait enterrer la violence, mais d’autres pleureraient cette perte de pugnacité cette domestication cette castration symbolique qui nous rendait incapables de nous défendre quand l’Histoire redevenait violente comme elle le faisait cycliquement.
F�vrier deux mille vingt-cinq, soixante-trois ans, vingt-trois ans en France, et cette image inventoriait mon propre columbarium intérieur, combien de niches occupées déjà, combien de parties de moi enterrées avant l’heure, MA JEUNESSE évidemment morte depuis longtemps avec ses fleurs jaunes qui se fanaient, MON ÉGO peut-être tué par vingt-trois ans de rejets artistiques, MES IDÉAUX certainement érodés par l’exposition au réel, et je me promenais mentalement devant ce mur funéraire me demandant ce qui restait vivant, quelles niches étaient encore vides attendaient encore d’être remplies avant la mort finale qui scellerait le tout.
MON ESPOIR dans la niche mille quatre cent cinquante-deux avec une branche dorée sculptée, était-il mort vraiment ou juste dormant, difficile de savoir, certains jours je pensais l’avoir enterré définitivement, d’autres jours il remuait dans son cercueil frappait contre le marbre réclamait sa résurrection, et peut-être que c’était ça vieillir, cette ambiguïté permanente entre ce qui était mort et ce qui faisait semblant d’être mort, entre ce qu’on avait vraiment abandonné et ce qu’on prétendait avoir abandonné par fatigue par découragement par conformisme.
MES ATTENTES MES RANCUNES MES ENVIES alignées dans la même rangée formaient une trilogie pathétique de l’insatisfaction humaine, et probablement tout le monde devrait enterrer ces trois-là le plus tôt possible, attentes qui généraient la déception, rancunes qui empoisonnaient le présent, envies qui rendaient impossible la gratitude, mais on les gardait vivantes des décennies on les nourrissait on les entretenait on refusait de les laisser mourir, masochisme psychologique qui nous faisait préférer la souffrance familière au vide inconnu.
MON PREMIER AMOUR MON PREMIER AMI côte à côte dans leurs niches bordeaux numérotées mille quatre cent soixante-dix-sept et mille quatre cent soixante-dix-huit, enterrés ensemble comme ils avaient peut-être vécu ensemble dans l’adolescence quand amour et amitié se confondaient, et ces premières fois portaient une intensité particulière qu’on ne retrouvait jamais après, premiers émois premiers baisers premières trahisons, tout était plus fort parce qu’on ne savait pas encore que ça se répéterait des dizaines de fois dans des variations prévisibles, et maintenant ils reposaient dans leurs cercueils de marbre et on leur rendait visite mentalement parfois se demandant ce qu’ils étaient devenus ces personnes qui nous avaient tellement marqués à quinze ans.
MES RÊVES avec leur date mille huit cent soixante, était-ce l’année où on les avait tués ou juste un numéro aléatoire, et quels rêves exactement, devenir astronaute romancier président millionnaire, rêves d’enfant qu’on abandonnait à vingt ans, ou rêves d’adulte qu’on abandonnait à cinquante quand on réalisait qu’ils ne se réaliseraient jamais, et le vase vide à côté suggérait qu’on ne prenait même plus la peine d’apporter des fleurs, deuil si ancien qu’on ne le marquait plus, rêves si morts qu’on oubliait qu’on les avait eus.
MES COMPTES dans la niche mille quatre cent cinquante-quatre parlaient d’argent évidemment mais aussi de comptes à régler, et peut-être qu’on les enterrait par sagesse, décidant à un moment qu’on ne chercherait plus la revanche la vengeance la justice rétributive, qu’on laisserait les offenses impunies les torts non-réparés, pardon forcé par épuisement plus que par vertu, et les comptes reposaient dans leur niche noire brillante accusateurs même morts rappelant toutes ces fois où on aurait dû se battre mais on avait choisi la paix.
MES DÉPENDANCES numéro mille huit cent quatre-vingt-douze auraient mérité plusieurs niches, alcool cigarettes drogues mais aussi dépendances psychologiques affectives comportementales, et celles qu’on avait réussi à tuer méritaient effectivement une sépulture honorable, victoires difficiles sur soi-même qui transformaient l’addiction en abstinence, mais combien de dépendances restaient vivantes cachées dans d’autres niches étiquetées différemment, besoin de validation besoin d’amour besoin de reconnaissance, dépendances respectables socialement acceptables mais tout aussi destructrices.
MES FRUSTRATIONS MES BÊTISES MES MAUVAISES PENSÉES MES CAPRICES formaient un quartier entier du columbarium, déchets psychologiques qu’on aurait dû jeter mais qu’on préservait soigneusement dans le formol funéraire, incapacité à lâcher prise même sur ce qui nous nuisait, et peut-être que c’était ça le vrai paradoxe, on enterrait les bonnes choses – rêves espoirs idéaux – et on gardait vivantes les mauvaises – frustrations rancunes dépendances, architecture mentale inversée où le cimetière contenait la vie et la vie contenait la mort.
MA FOI dans la niche du milieu portait des roses rouges fraîches quelqu’un la visitait encore, et cette foi religieuse philosophique humaniste peu importe avait-elle survécu vraiment ou gisait-elle morte malgré les fleurs qu’on apportait par habitude par superstition par peur, rituels vides qui continuaient après que la croyance s’était éteinte, et combien de gens fréquentaient des églises des temples des mosquées avec leur foi enterrée depuis longtemps, pratiquant des gestes creux devant des niches funéraires ornées de fleurs menteuses.
MON LUXE MES ENVIES MES CAPRICES suggéraient une vie de renoncement progressif, désirs matériels abandonnés un par un jusqu’à ce qu’il ne reste que l’essentiel ou peut-être même moins que l’essentiel, ascétisme forcé par les circonstances ou choisi par sagesse, et la différence importait parce que renoncer volontairement libérait tandis qu’être privé involontairement emprisonnait dans le ressentiment, et les niches ne disaient pas lesquels de ces deux cas s’appliquait, ambiguïté voulue qui forçait chaque spectateur à projeter sa propre histoire.
Regret au centre de tout ce cimetière intérieur résumait l’ensemble, épitaphe universelle qui couvrait toutes les niches toutes les vies non-vécues tous les choix non-faits, et le regret tuait plus sûrement que le temps parce qu’il empoisonnait le présent avec les fantômes de tous les passés alternatifs, et la seule manière de s’en libérer était peut-être justement de l’enterrer lui aussi, de créer une niche supplémentaire avec l’inscription MON REGRET et d’y déposer toute cette nostalgie toxique tous ces “si seulement” tous ces “j’aurais dû”, et de sceller la niche pour toujours, mais probablement c’était impossible, le regret était le gardien du columbarium, celui qui ne pouvait jamais être enterré parce qu’il était l’acte même d’enterrer, Columbarium février deux mille vingt-cinq inventaire complet d’une vie avant qu’elle se termine, répétition générale de la mort finale où toutes ces niches partielles se fondraient en une seule grande niche qui contiendrait simplement un nom une date de naissance une date de décès, et entre les deux tout ce qu’on aurait enterré progressivement jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de vivant à enterrer, juste un corps vide qui continuerait à marcher par inertie devant son propre columbarium intérieur, février deux mille vingt-cinq pour toujours.
Cornel Barsan
Février 2025




