BROKEN DREAMS — Janvier 2025

Broken Dreams

Recherche photographique conceptuelle
Janvier 2025 | Dimensions variables

La guitare au premier plan n’avait jamais joué la mélodie qu’elle portait en elle, celle que son propriétaire imaginait composer un jour quand la guerre serait finie, quand il retournerait chez lui, quand la vie normale reprendrait, et cette mélodie silencieuse était morte avec lui quelque part entre le wagon à bestiaux et la chambre à gaz, et maintenant l’instrument gisait parmi les milliers d’autres objets qui racontaient tous la même histoire – des vies interrompues brutalement, des futurs annulés, des rêves brisés littéralement brisés comme on brise du verre.

Les valises portaient encore les noms écrits à la craie blanche, Hoffmann, Birnbaum, Rosenfeld, noms juifs que leurs propriétaires avaient marqués soigneusement en croyant qu’ils récupéreraient leurs affaires à l’arrivée, en croyant les mensonges des SS qui leur disaient qu’ils allaient être “réinstallés à l’Est”, qu’ils devaient juste prendre l’essentiel, que le reste suivrait plus tard, et ils avaient choisi avec soin ce qu’ils mettaient dans ces valises, photos de famille bijoux documents importants vêtements pour les enfants, essayant de condenser toute une vie dans cinquante kilos, et les valises étaient arrivées effectivement mais pas leurs propriétaires qui étaient devenus fumée sortant des cheminées quelques heures après leur descente du train.

Janvier deux mille vingt-cinq, soixante-deux ans, vingt-trois ans en France, et quatre-vingts ans exactement après que l’Armée Rouge avait libéré Auschwitz le vingt-sept janvier mille neuf cent quarante-cinq, trouvant sept mille squelettes vivants et des montagnes d’objets que les nazis n’avaient pas eu le temps d’évacuer ou de brûler, trois cent cinquante mille costumes d’hommes huit cent mille robes de femmes sept tonnes de cheveux humains, inventaire de l’horreur industrielle, génocide rationalisé bureaucratisé mécanisé, entreprise de mort qui fonctionnait avec l’efficacité d’une usine Ford appliquée non à la production de voitures mais à l’extermination d’êtres humains.

Les chaussures formaient cette montagne obscène qui s’élevait vers le ciel dramatique orange et gris, des dizaines de milliers de paires peut-être des centaines de milliers, chaussures d’enfants chaussures de femmes chaussures d’hommes, et chaque paire avait marché sur une route différente avant d’arriver ici, rues de Varsovie de Budapest de Prague d’Amsterdam, et maintenant elles gisaient empilées témoins muets de la marche finale vers les chambres à gaz, et parfois à Auschwitz aujourd’hui les visiteurs entendent le bruit de ces chaussures qui marchent dans les couloirs vides du musée, phénomène acoustique ou fantômes réels difficile de dire, mais le bruit continue, les morts continuent à marcher dans notre mémoire collective.

Les vêtements rayés bleu et gris caractéristiques des uniformes de déportés parlaient de la déshumanisation systématique, on enlevait les vêtements civils on rasait les cheveux on tatouait un numéro sur l’avant-bras, transformation de personnes en unités de travail jetables, Stück en allemand, morceaux, et quand le morceau ne pouvait plus travailler on le jetait dans le four crématoire, logique industrielle appliquée à l’humanité, et cette logique continuait après la mort, récupération systématique de tout ce qui avait de la valeur, dents en or fondues cheveux utilisés pour faire des tissus cendres répandues comme engrais, recyclage total rien ne se perdait sauf six millions de vies juives et cinq millions d’autres – Roms homosexuels handicapés prisonniers politiques témoins de Jéhovah prisonniers de guerre soviétiques.

Janvier deux mille vingt-cinq et les derniers survivants mouraient, ils avaient quatre-vingt-dix quatre-vingt-quinze cent ans maintenant, enfants à l’époque adolescents qui avaient survécu par miracle par hasard par ruse, et chaque fois qu’un survivant mourait une bibliothèque de témoignages s’éteignait, bientôt il n’y aurait plus personne pour dire “j’étais là j’ai vu j’ai survécu”, et alors les négationnistes auraient plus de facilité à nier ce qui s’était passé, déjà ils essayaient en disant qu’on exagérait les chiffres qu’il n’y avait pas eu de chambres à gaz que c’était une invention sioniste, mensonges obscènes face à la montagne de preuves matérielles et de témoignages, mais les mensonges trouvaient quand même des oreilles notamment chez les jeunes qui n’avaient pas appris l’histoire qui croyaient que la Shoah était un événement parmi d’autres pas spécialement important.

Le ciel au-dessus de cette scène portait les couleurs de l’apocalypse, oranges gris noirs, nuages tourmentés qui évoquaient la fumée des crématoires, et cette lumière crépusculaire convenait parfaitement parce que la Shoah avait été un crépuscule de l’humanité, moment où la civilisation européenne qui se croyait la plus avancée la plus éclairée avait montré qu’elle était capable du pire absolu, et cette révélation restait avec nous quatre-vingts ans plus tard, connaissance terrible que sous certaines conditions n’importe quelle société pouvait basculer dans le génocide, que les humains ordinaires pouvaient devenir des assassins de masse si on leur donnait les ordres appropriés et la propagande nécessaire.

Broken Dreams – rêves brisés, titre en anglais pas en français ni en allemand ni en polonais, langue universelle pour un crime universel même s’il avait visé spécifiquement les juifs, et ces rêves brisés parlaient non seulement des victimes mais aussi d’une certaine idée de l’humanité qui s’était brisée à Auschwitz, croyance des Lumières que le progrès de la raison rendrait les humains meilleurs, cette croyance avait été gazée avec les victimes, et après Auschwitz Adorno disait qu’écrire de la poésie était barbare, comment continuer à créer de la beauté après avoir vu l’horreur absolue, comment croire encore en Dieu après qu’Il avait permis ça ou n’avait rien fait pour l’empêcher.

Et moi en janvier deux mille vingt-cinq, soixante-deux ans, Roumain orthodoxe donc pas juif mais européen donc héritier de cette histoire, je créais cette image non pour exploiter la Shoah à des fins artistiques mais pour crier que nous devions nous souvenir, que Never Again n’était pas juste un slogan mais un commandement absolu, et pourtant les génocides continuaient Rwanda Bosnie Darfour Rohingyas, nous n’avions pas appris ou nous avions appris puis oublié, et maintenant en janvier deux mille vingt-cinq Gaza brûlait Ukraine saignait l’antisémitisme remontait en Europe et aux États-Unis, swastikas taguées sur des synagogues agressions de juifs dans les rues théories conspirationnistes sur les réseaux sociaux, quatre-vingts ans après Auschwitz et nous n’avions toujours pas compris.

La guitare silencieuse au premier plan continuait à ne pas jouer sa mélodie perdue, et toutes les mélodies qui auraient dû être composées par les enfants assassinés restaient non-composées, tous les livres non-écrits tous les tableaux non-peints toutes les découvertes scientifiques non-découvertes tous les amours non-vécus toutes les vies non-vécues, perte incalculable pour l’humanité, et on ne pouvait même pas les imaginer ces vies volées ces futurs annulés, juste regarder cette montagne de chaussures et essayer de comprendre que chaque paire représentait une personne unique irremplaçable qui avait eu des espoirs des peurs des rêves, et tous ces rêves s’étaient brisés sur les barbelés électrifiés d’Auschwitz-Birkenau, Broken Dreams janvier deux mille vingt-cinq quatre-vingts ans après pour toujours, et la guitare silencieuse nous demandait si nous avions retenu la leçon, et notre réponse restait incertaine terrifiante insuffisante.

Cornel Barsan
Janvier 2025