AD ALTA PER ARTES — Septembre 2014

Ad Alta Per Artes

Recherche photographique conceptuelle
Septembre 2014, Leipzig | Dimensions variables

L’inscription latine brillait sur l’arc de la Thomaskirche à Leipzig — « Ad Alta Per Artes », vers les hauteurs par les arts. Belle devise, sublime même, qui résumait toute une vision du monde où l’art n’était pas un divertissement ou une décoration mais un chemin d’élévation spirituelle, une échelle de Jacob permettant aux humains de grimper vers le ciel, de toucher le transcendant, de communier avec le divin à travers la beauté créée par leurs mains leurs voix leurs instruments. Et sous cette inscription, dans cette église baroque somptueuse tout or et lumière, reposait Jean-Sébastien Bach, le génie absolu qui avait passé vingt-sept ans de sa vie ici comme cantor, de mille sept cent vingt-trois à mille sept cent cinquante, composant dirigeant enseignant pour la gloire de Dieu, « Soli Deo Gloria » signait-il au bas de ses partitions, à Dieu seul la gloire, l’humilité absolue du créateur qui s’effaçait devant ce qu’il créait.

Septembre deux mille quatorze, cinquante et un ans, et j’étais là dans cette église avec mon appareil photo, regardant la tombe de Bach et me demandant ce qu’il penserait de ce que son art était devenu. Alors je construisais une image, une profanation peut-être mais une profanation nécessaire pour montrer la vérité. Au sol, la plaque tombale du maître encadrée non pas de recueillement silencieux mais de voitures de luxe dorées — Ferrari Bentley Lamborghini, ces machines clinquantes du nouveau riche qui brillaient du même or que l’architecture baroque mais d’un or différent, l’or de Midas au lieu de l’or céleste, l’or qui tue tout ce qu’il touche au lieu de l’or qui illumine et sanctifie. Les Ferrari remplaçaient l’orgue, les Bentley remplaçaient les cantates, le luxe automobile triomphait là où la musique sublime aurait dû régner seule.

Et debout au centre, triomphante, une statue antique — Apollon peut-être, dieu des arts — tenait fièrement le logo « Universal Music », ce major label qui contrôlait une partie gigantesque de l’industrie musicale mondiale avec Sony et Warner, ces trois géants qui possédaient les catalogues publiaient les artistes dictaient les tendances standardisaient la production transformaient la musique en produit de consommation de masse. Derrière, le retable sacré s’était métamorphosé en immense magasin de disques, des étagères montant jusqu’au plafond débordant de CDs de vinyles de merchandising de posters de T-shirts de casquettes, toute cette marchandise dérivée qui accompagnait désormais chaque sortie musicale comme si la musique elle-même ne suffisait plus, comme s’il fallait vendre aussi l’image le lifestyle la brand l’identité complète du package artistique.

Ad Alta Per Artes — la devise n’avait pas changé mais sa signification si. Les hauteurs atteintes n’étaient plus spirituelles mais bancaires, les sommets escaladés n’étaient plus célestes mais boursiers, les arts menaient désormais aux penthouse aux yachts aux Ferrari garées devant la tombe de Bach. « Soli Lucro Gloria » aurait dû être la nouvelle inscription, au profit seul la gloire, parce que l’industrie musicale en septembre deux mille quatorze traversait une crise profonde qui ne faisait qu’accélérer sa transformation en pur business. Le streaming détruisait les ventes physiques, Spotify Deezer Apple Music payaient les artistes quelques centimes par écoute, il fallait des millions de streams pour gagner ce qu’un album vendait autrefois en quelques milliers d’exemplaires. Les majors s’adaptaient en contrôlant encore plus la distribution, en standardisant encore plus la création, en utilisant des focus groups et des algorithmes pour prédire ce qui marcherait, en fabriquant des hits selon des formules éprouvées où la spontanéité l’originalité la prise de risque artistique étaient minimisées au profit de la rentabilité maximale.

Bach composait dans des conditions difficiles à Leipzig, salaire modeste, conflits constants avec le conseil municipal qui ne comprenait pas son génie, mais il composait pour l’éternité sans savoir qu’il composait pour l’éternité, il créait parce qu’il devait créer, parce que la musique coulait de lui comme l’eau d’une source et qu’il n’aurait pas pu s’arrêter même s’il l’avait voulu. Il mourut pauvre en mille sept cent cinquante, fut rapidement oublié, redécouvert seulement au dix-neuvième siècle par Mendelssohn, et devint finalement ce qu’il est maintenant — un bestseller classique, une marque commerciale, un catalogue exploité par Universal Music et les autres majors qui gagnent des millions sur sa musique pendant que lui reste mort et pauvre dans sa tombe entourée de Ferrari.

L’ironie était si violente qu’elle en devenait presque comique, cette collision entre le sacré et le commercial, entre l’art pur et le business pur, entre Ad Alta Per Artes comme chemin d’élévation spirituelle et Ad Alta Per Artes comme ascenseur vers la richesse matérielle. Et tout cet or dans l’image — l’or baroque de l’architecture sacrée, l’or métallique des voitures de luxe, l’or du logo Universal Music — montrait justement que tous les ors ne se valent pas, que l’or qui décore les églises pour élever le regard vers l’infini n’a rien à voir avec l’or qui peint les Ferrari pour impressionner les passants. L’un transcende, l’autre enferme. L’un libère, l’autre emprisonne. L’un mène vers les hauteurs de l’esprit, l’autre vers les hauteurs du compte en banque.

Bach dans sa tombe contemplait tout ça, impuissant, son art fragmenté en produits de consommation ciblés pour différents segments de clientèle — le Bach relaxant pour les spas, le Bach intellectuel pour les intellectuels, le Bach prestigieux pour les salons bourgeois, toutes ces déclinaisons d’un génie unique vendues comme on vend du dentifrice, avec des stratégies marketing et des campagnes publicitaires et des études de marché. Ad Alta Per Artes — vers les hauteurs par les arts, oui, mais quelles hauteurs exactement ? C’était la question que posait mon image en septembre deux mille quatorze, la question qui restait suspendue dans l’air doré de cette église profanée par le commerce, la question que Bach lui-même aurait peut-être posée s’il revenait et voyait ce que nous avions fait de sa musique, de son héritage, de sa dévotion absolue transformée en merchandising rentable.

Cornel Barsan
Leipzig, 2014