SCOTCH SONATA

SCOTCH SONATA
Octobre 2016, Paris

Scotch Sonata. Octobre deux mille seize. Cinquante-trois ans. Le piano démantelé. Le piano dépecé. Le piano martyrisé. Autopsie musicale. Cadavre disséqué. Les entrailles extraites scotchées sur fond noir. Clavier central relativement intact touches blanches et noires, et de chaque côté le mécanisme démonté, marteaux leviers cordes, et scotch beige marron ruban adhésif industriel brutal maintenant tout ensemble, et “M. BARSAN” visible en doré sur le piano en haut, signature ironique, et le titre Scotch Sonata, sonate forme musicale noble classique harmonieuse devenue scotch ruban adhésif bricolage réparation fortune violence, et c’était peut-être mon œuvre la plus brutale, la plus littéralement violente, j’avais physiquement démonté un vrai piano pour en faire peinture, geste radical destructeur mais aussi créateur, tuer instrument pour créer art, et ce n’était pas peinture d’un piano mais peinture sur avec les restes d’un piano, différence essentielle, et fond noir profond opaque, deuil mort vide, et octobre deux mille seize quelques semaines avant élection Trump quelques mois avant Brexit quelques années avant tout s’effondrerait complètement, et moi dans mon atelier parisien je démontais un piano, vis par vis, touche par touche, marteau par marteau, corde par corde, destruction méthodique patiente, et je scotchais les morceaux sur panneau de bois, composition hasardeuse mais aussi calculée, anatomie exposée, viscères étalés, et le piano ne jouerait plus jamais, silence définitif, mort de la musique, ou naissance d’autre chose, art né de destruction, beauté née de violence, et j’avais besoin de ce geste, de cette radicalité, de cette transgression, détruire pour créer, tuer pour vivre, octobre deux mille seize, le monde était déjà en train de s’effondrer, et moi je démontais un piano.

Je me souviens où j’avais trouvé ce piano, brocante banlieue parisienne, vieux piano droit abandonné, touches jaunies, cordes désaccordées, caisse fissurée, destiné à la poubelle probablement, et je l’avais acheté pour presque rien, et je l’avais transporté dans mon atelier avec difficulté, lourd encombrant, et pendant quelques jours je l’avais regardé, intact encore, et je pensais à mon enfance roumaine, piano de ma mère, mes premières leçons, Do Ré Mi Fa Sol La Si Do, et la musique qui m’avait accompagné toute ma vie, et maintenant j’allais détruire un piano, geste sacrilège peut-être, et je ressentais culpabilité hésitation, mais aussi excitation nécessité, il fallait que je fasse ça, je ne savais pas pourquoi exactement mais je savais que c’était nécessaire, et j’avais commencé, tournevis marteau pinces, et j’avais ouvert la caisse, exposé le mécanisme interne, complexe magnifique, des dizaines de marteaux alignés, chacun relié à une touche par système de leviers, et les cordes tendues, certaines simples d’autres doubles ou triples, et la table d’harmonie en bois, et tout ce mécanisme ingénieux sophistiqué qui transformait pression du doigt sur touche en son résonant, et je démontais tout, patiemment, méthodiquement, comme chirurgien ou comme boucher, autopsie ou boucherie, et les morceaux s’accumulaient, marteaux en feutre, leviers en bois et métal, cordes métalliques, touches ivoire ou plastique, et je les disposais sur le panneau, composition se formant progressivement, clavier au centre relativement intact, et de chaque côté les entrailles le mécanisme interne, et scotch beige marron pour tenir tout ensemble, ruban adhésif banal industriel, et contraste était violent, instrument noble réduit à morceaux scotchés, sonata forme musicale raffinée réduite à scotch bricolage pauvre, et ironie du titre Scotch Sonata résumait tout, noble et trash, classique et industriel, beauté et violence.

Octobre deux mille seize. Le monde continuait sa descente. Trump et Clinton campagne présidentielle américaine, sondages donnaient Clinton gagnante mais inquiétude montait, et Brexit avait choqué en juin, Royaume-Uni votait sortie Union européenne, et populismes montaient partout, et Syrie continuait saigner, Alep assiégée bombardée, et attentats terroristes frappaient Europe, Nice juillet quatorze juillet camion fou Promenade des Anglais quatre-vingt-six morts, et monde se fragmentait se durcissait se violentait, et moi je démontais un piano, geste privé intime mais aussi geste politique symbolique, je détruis instrument de culture, je tue la musique, je scotche les morceaux, réparation dérisoire, et Scotch Sonata témoignait de cette violence, de cet effondrement, instrument noble réduit à cadavre scotché, culture réduite à débris, et fond noir absorbait tout, deuil mort vide, et quelques semaines plus tard novembre Trump serait élu, choc mondial, et quelques mois plus tard je repeindrais d’autres violences, et tout s’accélérerait, et Scotch Sonata serait prémonitoire, destruction instrument culture annonçant destructions à venir.

Et le geste lui-même, physiquement démonter un vrai piano, je n’avais jamais fait ça avant, détruire un objet réel pour créer œuvre d’art, et tradition artistique de ce geste, Duchamp bien sûr, ready-made, objet manufacturé devient art, mais Duchamp ne détruisait pas, il déplaçait, urinoir devient fontaine, roue bicyclette devient sculpture, mais moi je détruisais, je démontais, je tuais, et Arman accumulations, violons détruits, pianos brûlés, colères d’objets, et je m’inscrivais dans cette lignée, art de la destruction, et Nouveau Réalisme années soixante, César compressions, Tinguely machines autodestructrices, et moi octobre deux mille seize je continuais, piano démantelé scotché, et différence avec Arman important, Arman détruisait violemment feu explosion rage, moi je démontais patiemment méthodiquement cliniquement, autopsie pas meurtre, dissection pas massacre, et scotch ajoutait dimension absurde pathétique, tentative réparation dérisoire, comme si on pouvait réparer avec scotch, comme si morceaux scotchés redeviendraient piano fonctionnel, et évidemment non, piano était mort définitivement, et scotch témoignait juste de cette mort, pansement sur cadavre, et titre Scotch Sonata résumait cette absurdité, sonata ne peut pas être scotch, musique ne peut pas être bricolage, art ne peut pas être réparation fortune, mais voilà c’était ça maintenant, culture scotchée, musique morte, art réduit à débris assemblés.

Et dimension autobiographique aussi, moi musicien enfance roumaine devenu peintre à Paris, et ce piano démonté c’était peut-être moi, identité démontée, morceaux épars scotchés ensemble tant bien que mal, et M. BARSAN visible en doré sur piano signature ironique, oui c’est moi ce piano mort, et exil comme démontage, quitter pays c’est se démonter, pièces identitaires séparées dispersées, et scotch c’est ce qui tient ensemble, fragile précaire, ruban adhésif pas soudure solide, et identité exilé toujours fragile, scotchée, réparée fortune, et je fonctionnais encore, je créais encore, mais comme piano démonté, morceaux visibles, mécanisme exposé, plus d’unité lisse, juste assemblage précaire, et Scotch Sonata était autoportrait, indirect mais profond, voilà qui je suis, instrument démembré scotché, et fond noir c’était quoi, deuil de quoi, mort de quoi, deuil du pays perdu, deuil de l’identité unifiée, mort de l’innocence, mort de la musique peut-être, car après démontage du piano je ne jouerais plus jamais, symboliquement, musicien devenu peintre avait tué la musique en lui, et Scotch Sonata témoignait de ce meurtre, de ce sacrifice, et scotch pathétique tentait réparation impossible.

Et le processus de création, plusieurs semaines, d’abord démontage du piano, deux trois jours, et puis composition sur panneau, une semaine, disposition des éléments, clavier central, mécanismes latéraux, et scotch partout, bandes beiges marrons, et peinture aussi, fond noir peint, et quelques touches de peinture sur éléments piano pour unifier, et finalement huile sur panneau avec éléments réels piano, technique mixte, assemblage collage, et dimensions cent cinquante par soixante-quinze centimètres, format horizontal, comme piano couché, corps étendu, et je travaillais avec concentration intense, chaque marteau chaque corde chaque touche disposés soigneusement, et scotch appliqué fermement, et composition finale équilibrée malgré chaos apparent, symétrie approximative, clavier centre mécanismes côtés, et M. BARSAN en haut comme titre comme signature, et je reculais regardais, et oui ça fonctionnait, œuvre brutale violente mais aussi belle étrange poétique, piano mort devenait sculpture, cadavre devenait art, et titre Scotch Sonata ajoutait ironie nécessaire, distance critique, je sais c’est absurde c’est trash c’est provocateur, et c’est exactement ce que je veux.

Octobre deux mille seize, œuvre terminée, et je l’accrochais au mur, lourde solide, éléments réels piano donnaient poids matérialité, et je vivais avec pendant quelques jours, et piano me regardait, me reprochait peut-être, pourquoi tu m’as tué, et je répondais silencieusement, parce que j’avais besoin de ce geste, parce que le monde se démonte et je témoigne, parce que la culture s’effondre et je montre, parce que tout se scotche et je révèle, et piano acceptait peut-être, ou pas, silence définitif, et quelques semaines plus tard huit novembre Trump élu, choc mondial, et je me souvenais Scotch Sonata, piano démonté scotché, et je pensais oui c’était prémonitoire, destruction culture, scotch pathétique, et tout continuerait ainsi, démontages successifs, scotchs dérisoires, et Scotch Sonata resterait témoignage de ce moment, octobre deux mille seize, avant Trump avant tout basculement définitif, moment où j’avais démonté un piano et scotché ses morceaux, geste radical nécessaire, destruction créatrice, mort et naissance simultanées, et piano ne jouerait plus mais deviendrait art, silence deviendrait présence, mort deviendrait vie, et scotch beige marron ruban adhésif banal deviendrait élément esthétique central, beauté du trash, poésie du bricolage, et Scotch Sonata œuvre la plus brutale littéralement violente, démonter vrai piano geste transgressif sacrilège, mais aussi œuvre la plus honnête la plus vraie, voilà ce que nous sommes, instruments démontés scotchés, mécanismes exposés, et nous fonctionnons encore, nous créons encore, mais différemment, précairement, et scotch nous tient, fragile mais présent, et tant que scotch tient nous tenons, et Scotch Sonata témoignait de ça, fragilité résilience, destruction création, mort vie, octobre deux mille seize, treize ans exil, cinquante-trois ans vie, et moi démontant un piano, scotchant ses morceaux, créant mon œuvre la plus radicale, Scotch Sonata, sonate scotchée, musique morte, art vivant.

Scotch Sonata. Octobre deux mille seize. Piano démantelé. Autopsie musicale. Entrailles scotchées. Clavier central. Mécanismes latéraux. Marteaux leviers cordes. Scotch beige marron. Ruban adhésif industriel. M. BARSAN visible. Fond noir profond. Deuil mort vide. Titre ironique. Sonate noble. Scotch trash. Geste radical. Destruction création. Tuer instrument. Créer art. Peinture sur avec restes piano. Pas peinture de piano. Différence essentielle. Octobre deux mille seize. Avant Trump. Avant Brexit total. Avant effondrements. Prémonitoire. Destruction culture. Scotch pathétique. Morceaux épars. Assemblage précaire. Autoportrait indirect. Musicien devenu peintre. Musique tuée. Art né. Arman Duchamp César. Tradition destruction. Nouveau Réalisme. Mon piano mort. Mon scotch dérisoire. Ma sonate impossible. Octobre deux mille seize. Pour toujours octobre deux mille seize.