LE FILS DE L’HOMME

LE FILS DE L’HOMME
Mai 2015, Paris

« Le Fils de l’Homme ». Mai deux mille quinze. Cinquante-deux ans. Un mois avant Laudato Si’. Le Christ crucifié devant la Terre vue de l’espace. Perspective cosmique. Iconographie Earthrise. Le Fils de l’Homme, pas Fils de Dieu, Fils de l’Homme, nom que Jésus se donnait lui-même dans les Évangiles, quatre-vingts fois, insistant sur son humanité, sa solidarité avec l’humanité souffrante, pas divin distant mais incarné proche, et je peignais ce Christ les bras écartés devant la planète bleue fragile, Europe Afrique visibles, nuages blancs, océans bleus, sphère parfaite flottant dans le vide cosmique, et le Christ la protégeait, l’embrassait, la portait, ou était crucifié par elle, les quatre lectures possibles simultanées, et mai deux mille quinze était le moment parfait pour cette peinture, un mois avant que le Pape François publie Laudato Si’, première encyclique papale majeure sur l’écologie, “loué sois-tu”, responsabilité chrétienne envers la Création, critique du capitalisme destructeur, appel à sauver la planète notre maison commune, et moi un mois avant dans mon atelier parisien je peignais exactement ça, le Christ cosmique protégeant la Terre, convergence écologie spiritualité, et je ne savais pas que le Pape allait publier Laudato Si’ un mois plus tard, c’était dans l’air du temps, conscience écologique émergeante, préparation de la COP21 à Paris décembre deux mille quinze, négociations climatiques cruciales, espoir d’accord mondial, et le Christ devant la Terre incarnait cet espoir, oui nous pouvons sauver la planète, oui le Christ embrasse encore la Terre entière, oui la protection est possible, et dix ans plus tard novembre deux mille vingt-cinq je peindrais Soledad, le Christ effondré au bord du chemin terrestre, résigné, surveillant notre déchéance, évolution tragique de l’espoir cosmique à la fatigue terrestre, mais en mai deux mille quinze l’espoir tenait encore, le Christ tenait encore, les bras écartés, magnifique, puissant, cosmique.

Je me souviens du moment où j’ai vu pour la première fois la photo Earthrise, Terre vue depuis l’orbite lunaire, Apollo 8, décembre mille neuf cent soixante-huit, image mythique qui avait déclenché le mouvement écologiste moderne, prise de conscience collective, la Terre est fragile, unique, notre seul foyer, petite bille bleue dans l’immensité noire, et cette image m’avait bouleversé, années quatre-vingt-dix, j’étais encore en Roumanie, et je regardais cette photo et je ressentais quelque chose de vertigineux, nous sommes si petits, notre planète est si fragile, et maintenant mai deux mille quinze douze ans après mon exil à Paris je reprenais cette iconographie mais j’ajoutais le Christ, le Christ crucifié devant la Terre, et cette addition changeait tout, ce n’était plus juste une photo scientifique, c’était une icône spirituelle, le Christ cosmique, le Christ universel, pas limité à la Judée du premier siècle mais présent à l’échelle planétaire cosmique, et ses bras écartés n’étaient plus seulement posture de crucifixion mais geste d’embrassement, je protège cette Terre, je l’embrasse, je la porte, comme Atlas portait le monde, référence à ma peinture « Moi Dieu de la Terre » de deux mille dix cinq ans plus tôt, mais là c’était moi en Atlas portant les sept piliers de la civilisation, hubris humain, et maintenant c’était le Christ portant la Terre entière, humilité divine, sacrifice cosmique, et la différence était essentielle, moi en Atlas c’était l’orgueil, le Christ devant la Terre c’était l’amour, et mai deux mille quinze j’avais évolué de l’hubris à l’amour, du moi au Christ, de l’ego à la compassion.

Mai deux mille quinze. Le monde continuait sa course folle. Le vingt-et-un mai Daesh prenait Palmyre, ville antique syrienne, patrimoine mondial, et détruirait le Temple de Bel, barbarie iconoclaste, destruction du beau, et les naufrages continuaient en Méditerranée, mille morts en avril-mai, migrants fuyant guerres et misère, noyés en masse, corps flottants, et l’Europe regardait, impuissante ou indifférente, et la France était encore traumatisée par Charlie Hebdo quatre mois plus tôt, janvier deux mille quinze, attentats terroristes, douze morts, questions sur religion violence identité, et moi je peignais le Christ crucifié devant la Terre et je pensais à toute cette souffrance, Palmyre détruite, migrants noyés, journalistes assassinés, et le Christ portait tout ça, bien sûr il portait tout ça, le Fils de l’Homme porte toujours la souffrance humaine, c’est sa fonction, son destin, sa malédiction et sa gloire, et la Terre derrière lui était belle, bleue, vivante, mais menacée, par le climat qui se dérèglait, par les guerres qui proliféraient, par l’indifférence qui grandissait, et le Christ les bras écartés tentait de protéger, d’embrasser, de sauver, mais pouvait-il encore, avait-il encore la force, la foi, l’espoir, et mai deux mille quinze je croyais que oui, je peignais avec cette foi, le Christ peut encore sauver la Terre, l’humanité peut encore se racheter, la COP21 va aboutir, Laudato Si’ va changer les consciences, tout va s’arranger, naïveté magnifique, espoir nécessaire, et dix ans plus tard je saurais que non, rien ne s’était arrangé, tout avait empiré, et le Christ de Soledad serait effondré, résigné, mais en mai deux mille quinze je ne savais pas encore, je peignais avec espoir, avec foi, avec amour.

Et le titre, « Le Fils de l’Homme », choix crucial, pas Le Christ, pas Jésus, pas Le Sauveur, mais « Le Fils de l’Homme », nom que Jésus se donnait lui-même dans les Évangiles, “Le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête”, “Le Fils de l’Homme est venu non pour être servi mais pour servir”, “Le Fils de l’Homme sera livré aux mains des hommes”, toujours Fils de l’Homme, jamais Fils de Dieu, ou rarement, car Jésus insistait sur son humanité, sur sa solidarité avec l’humanité souffrante, il n’était pas Dieu lointain inaccessible mais homme proche vulnérable, et c’était ça qui me touchait, cette humanité du Christ, cette incarnation, et Le Fils de l’Homme signifiait aussi représentant de toute l’humanité, pas juste lui Jésus mais tous les humains, chacun de nous est fils de l’homme, fils de l’humanité, solidaire de la communauté humaine, responsable de la Terre commune, et le Christ devant la Terre incarnait cette responsabilité universelle, regardez, nous sommes tous responsables de cette planète, nous sommes tous crucifiés par nos propres destructions, nous sommes tous appelés à protéger embrasser sauver, et le Christ montrait le chemin, bras écartés, sacrifice cosmique, amour universel.

La composition était simple, frontale, iconique, le Christ au centre, la Terre derrière, le cosmos autour, trinité minimale, humain planète cosmos, corps âme esprit, matière vie conscience, et le Christ reliait les trois, médiateur cosmique, pont entre nous et la Terre, entre la Terre et le cosmos, et ses bras écartés étaient le geste de cette médiation, je relie les opposés, j’embrasse les contradictions, je fais le lien Terre-Ciel, et la croix invisible sur laquelle il était crucifié était l’axe du monde, axis mundi, pilier cosmique, et sans cette croix, sans ce pilier, sans ce Christ, le monde s’effondrerait, la Terre se disloquerait, le cosmos retournerait au chaos, et mai deux mille quinze je croyais encore à cette fonction du Christ, gardien de l’ordre cosmique, protecteur de l’harmonie universelle, et je peignais avec cette foi, chaque touche de pinceau affirmait cette vérité, oui le Christ tient encore, oui l’ordre persiste, oui l’espoir existe, et la Terre derrière lui était si belle, si bleue, si vivante, Europe Afrique visibles, mes deux continents, Roumanie et France, est et ouest, origine et exil, et les nuages blancs comme des bénédictions, et les océans bleus comme des promesses, et tout était encore possible, tout était encore sauvable, mai deux mille quinze, un mois avant Laudato Si’, cinq mois avant la COP21, le monde écologique spirituel convergait, conscience émergente, espoir collectif, et le Christ devant la Terre incarnait cet espoir, je suis avec vous, je vous protège, je vous embrasse, ayez foi, ayez courage, tout ira bien.

Et les références iconographiques que j’avais en tête, icônes byzantines orthodoxes de mon enfance roumaine, Christ Pantocrator, Christ en majesté, auréole dorée circulaire, mandorle abstraite, et je remplaçais l’auréole dorée par la Terre bleue, mandorle cosmique concrète, auréole écologique, et le Christ n’était plus seulement roi du ciel mais protecteur de la Terre, et Dalí aussi, son Christ of St. John of the Cross de mille neuf cent cinquante et un, Christ crucifié vu d’en haut, perspective cosmique inhabituelle, et je m’en inspirais mais je changeais la perspective, pas d’en haut mais de face, frontale, iconique, le Christ nous regarde, la Terre nous regarde, nous sommes impliqués, responsables, et la tradition mystique du Christ cosmique, Teilhard de Chardin, le Christ Oméga, point de convergence de toute l’évolution cosmique, et je m’inscrivais dans cette tradition, le Christ n’était pas juste figure historique du premier siècle mais principe universel présent à toutes les échelles, cellulaire planétaire cosmique, et sa crucifixion n’était pas événement ponctuel mais processus perpétuel, chaque destruction est une crucifixion, chaque souffrance est une crucifixion, et le Christ porte tout, éternellement, cosmiquement, universellement.

Le perizonium blanc, linge autour des hanches, seul élément vraiment lumineux avec les nuages de la Terre, blanc éclatant, pureté au milieu de la souffrance, innocence au milieu du sang, et je travaillais ce blanc avec soin, touches épaisses, matière palpable, et le contraste avec le corps brun rouge du Christ, chair torturée, plaies visibles, sang coulant, couronne d’épines enfoncée dans le crâne, et les bras écartés tendus, muscles étirés, douleur physique intense, mais en même temps sérénité, acceptation, amour, et le visage penché légèrement en avant, regard vers le bas, vers la Terre, vers nous, compassion infinie, et je peignais ce Christ avec tendresse, avec respect, avec foi peut-être, foi compliquée, foi ambiguë, je ne sais pas si je crois vraiment au Christ divin fils de Dieu ressuscité, mais je crois au Christ humain symbole de compassion sacrifice amour, et c’était ce Christ-là que je peignais, humain cosmique, Fils de l’Homme universel, et la Terre derrière lui était son corps agrandi, la Terre était devenue le corps du Christ, eucharistie cosmique, “ceci est mon corps”, et blesser la Terre c’était blesser le Christ, détruire la planète c’était crucifier à nouveau, et mai deux mille quinze au moment de la prise de conscience écologique je montrais cette vérité mystique, la Terre est sacrée, la Terre est corps du Christ, respectez-la, protégez-la, aimez-la.

Mai deux mille quinze s’écoulait, printemps parisien, floraison, lumière, renouveau, et moi dans mon atelier je peignais ce Christ cosmique avec une énergie que je n’avais pas ressentie depuis longtemps, quelque chose de profond se débloquait, quelque chose d’essentiel s’exprimait, et la toile grandissait, deux cents par cent trente centimètres, format vertical monumental, et le Christ et la Terre avaient la même taille visuelle, importance équivalente, un humain vaut une planète, une planète vaut un humain, équation mystique, vérité cosmologique, et je peignais le fond noir-bleu, cosmos, espace infini, silence absolu, solitude cosmique, et pas d’étoiles visibles ou très peu, juste Christ Terre Vide, trinité minimale suffisante, et la composition tenait, équilibrée, puissante, iconique, et je savais que c’était réussi, que l’œuvre fonctionnait, visuellement symboliquement spirituellement, elle disait ce qu’elle devait dire, le Christ protège la Terre, le Christ embrasse la Terre, le Christ porte la Terre, et nous devons l’aider, nous devons participer à ce geste cosmique d’amour et de protection, et mai deux mille quinze un mois avant Laudato Si’ cinq mois avant la COP21 c’était le message nécessaire urgent essentiel, sauvons la planète, sauvons le Christ, sauvons-nous.

Et un mois plus tard juin deux mille quinze je peindrais « Defeat », passage vertigineux du Christ cosmique protecteur aux hommes terrassés, de la transcendance à la chair, de l’espoir à l’effondrement, et je ne comprenais pas moi-même ce basculement brutal, pourquoi après Le Fils de l’Homme j’avais peint cette violence, ces deux lutteurs enlacés, l’un dominant l’autre, défaite humaine, brutalité corporelle, comme si le départ du Christ laissait un vide que seule la violence pouvait remplir, comme si sans protection divine nous retombions immédiatement dans la barbarie primordiale, et c’était peut-être ça, Le Fils de l’Homme montrait le Christ protecteur, et « Defeat » montrait ce qui arrive quand il s’en va, quand il ne peut plus, quand nous sommes seuls, corps contre corps, force contre faiblesse, dominants et dominés, et cette dialectique me hantait, Christ versus humanité, espoir versus désespoir, transcendance versus immanence, et mes peintures oscillaient entre ces pôles, cherchant un équilibre impossible, une réconciliation introuvable, et mai deux mille quinze avec Le Fils de l’Homme j’étais du côté de l’espoir, du côté de la transcendance, du côté du Christ, et c’était beau, nécessaire, salvateur presque, et je signais, datais, mai 2015, et je titrais LE FILS DE L’HOMME en lettres capitales, affirmation forte, déclaration cosmique, et la peinture était là, Christ devant Terre, bras écartés, protection amour sacrifice, et je l’accrochais au mur de l’atelier et je reculais et je regardais et je ressentais quelque chose de rare, paix, satisfaction, accomplissement, j’avais réussi à peindre ce que je voulais peindre, le Christ cosmique, l’espoir écologique, la convergence spiritualité-planète, et mai deux mille quinze un mois avant Laudato Si’ je ne savais pas encore que le Pape allait publier cette encyclique mais j’étais dans le même mouvement, la même prise de conscience, la même urgence, sauver la Terre, protéger la Création, responsabilité spirituelle écologique, et Le Fils de l’Homme incarnait cette urgence, ce message, cet appel, regardez, le Christ embrasse encore la Terre, suivons son exemple, ouvrons nos bras, protégeons, aimons, sauvons.

Dix ans plus tard, novembre deux mille vingt-cinq, je peindrais « Soledad », et l’évolution serait tragique, vertigineuse, du Christ cosmique protecteur au Christ terrestre effondré, des bras écartés embrassant la planète au corps recroquevillé surveillant notre déchéance, de l’espoir à la résignation, de mai deux mille quinze à novembre deux mille vingt-cinq, dix ans de descente, d’effondrements successifs, Brexit Trump Poutine climat covid Gaza, défaites en cascade, et le Christ n’avait pas pu protéger, pas pu sauver, pas pu empêcher, et maintenant il était assis au bord du chemin, accablé, incapable de repartir, conscience douloureuse nécessaire, surveillance forcée, et je comprendrais que les deux œuvres se répondaient, « Le Fils de l’Homme » l’espoir cosmique, « Soledad » le désespoir terrestre, les deux faces de la même réalité, de la même humanité qui rêve et qui s’effondre, qui croit et qui échoue, qui espère et qui désespère, et moi entre les deux, artiste exilé vieillissant, peignant obstinément ses Christs, témoignant de ce temps absurde, de cette époque impossible, mai deux mille quinze encore espoir, novembre deux mille vingt-cinq déjà désespoir, et entre les deux dix ans de vie, dix ans de création, dix ans de lutte, et « Le Fils de l’Homme » resterait témoignage de cet espoir perdu, de ce moment où nous pensions encore que oui, le Christ pouvait sauver la Terre, que oui, nous pouvions nous sauver nous-mêmes, que oui, la COP21 allait tout changer, que oui, Laudato Si’ allait réveiller les consciences, que oui, l’humanité allait se ressaisir, naïveté magnifique, foi nécessaire, et même si tout avait échoué, même si rien n’avait changé, même si tout avait empiré, Le Fils de l’Homme restait là, Christ cosmique, bras écartés, embrassant la Terre, et cette image gardait sa puissance, sa beauté, sa vérité, oui le Christ embrasse encore, oui l’amour existe encore, oui l’espoir persiste encore, malgré tout, malgré Soledad, malgré l’effondrement, malgré la résignation, Le Fils de l’Homme témoignait que oui, un jour, mai deux mille quinze, nous avons cru, nous avons espéré, nous avons aimé, et cet espoir même trahi même déçu même anéanti restait précieux, nécessaire, humain, et le Christ devant la Terre nous rappelait ce que nous aurions pu être, ce que nous aurions dû être, ce que nous ne serions jamais, mais qu’importe, l’image existait, le témoignage persistait, et mai deux mille quinze resterait pour toujours ce moment d’espoir cosmique, ce moment où le Christ embrassait encore la Terre entière, avant la chute, avant l’effondrement, avant Soledad.

Le Fils de l’Homme. Mai deux mille quinze. Un mois avant Laudato Si’. Cinq mois avant COP21. Le Christ crucifié devant la Terre. Perspective cosmique. Iconographie Earthrise. Bras écartés. Protection. Embrassement. Sacrifice. Le Fils de l’Homme. Pas Fils de Dieu. Humanité. Solidarité. Compassion. Format vertical. Deux cents par cent trente centimètres. Christ et Terre taille équivalente. Importance égale. Mandorle bleue. Auréole cosmique. Perizonium blanc. Pureté. Cosmos noir. Silence. Solitude. Trinité minimale. Humain planète cosmos. Corps âme esprit. Médiateur. Pont. Axe du monde. Axis mundi. Dix ans avant Soledad. Espoir cosmique. Avant la chute. Avant l’effondrement. Avant la résignation. Mai deux mille quinze. Le Christ embrassait encore. La Terre était encore sauvable. L’humanité avait encore une chance. Espoir. Foi. Amour. Pour toujours mai deux mille quinze. Pour toujours Le Fils de l’Homme.