
DON’T SHUT THE RAINBOW
Février 2009, Paris
Six ans après mon arrivée, six ans pendant lesquels j’avais appris à exister, soudain j’en avais assez, assez d’être invisible, assez de survivre quand je voulais vivre, vraiment vivre, exploser comme un feu d’artifice, briller comme un arc-en-ciel, créer quelque chose de beau, de coloré, de joyeux malgré la merde, malgré la précarité, malgré l’invisibilité, et en février deux mille neuf j’ai peint Don’t Shut the Rainbow, n’éteignez pas l’arc-en-ciel, ne fermez pas l’arc-en-ciel, ne tuez pas la couleur, ne détruisez pas la beauté, laissez-la exister, laissez-la briller, même si elle dérange, même si elle ne correspond pas à vos critères, même si elle ne rentre pas dans vos cases, laissez l’arc-en-ciel exister, c’était mon cri, ma protestation, ma rébellion soudaine, de tout ce système de l’art parisien qui essayait de me dire “tu ne fais pas partie de l’arc-en-ciel autorisé, tu n’es pas une couleur légitime, ta peinture ne compte pas, ton art ne mérite pas d’exister, ferme-la, disparais, cesse de créer puisque personne ne veut voir ce que tu crées”, et moi en février deux mille neuf j’ai dit non, non je ne fermerai pas, non je ne disparaîtrai pas, non je ne cesserai pas de créer, et pour le prouver, pour l’affirmer, pour le crier, j’ai peint ce tableau explosif, coloré, violent dans sa joie, dans sa célébration furieuse de la couleur, de la beauté, du droit à exister comme artiste même quand le système dit que tu n’as pas ce droit.
Le tableau montrait une explosion de couleurs, un arc-en-ciel qui éclatait, qui se déployait, qui remplissait tout l’espace de la toile, des rouges, des oranges, des jaunes, des verts, des bleus, des indigos, des violets, toutes les couleurs du spectre lumineux, toutes les nuances possibles, appliquées généreusement, abondamment, avec ces empâtements épais que j’aimais tant, qui donnaient à la couleur une présence physique, palpable, presque tactile, et au centre de cette explosion chromatique, ou peut-être luttant contre elle, essayant de la contenir, de la contrôler, de l’éteindre, il y avait des formes sombres, noires, grises, des structures qui pouvaient être des mains géantes, des machines, des institutions, des systèmes qui essayaient de fermer l’arc-en-ciel, de le comprimer, de l’empêcher de briller, mais l’arc-en-ciel résistait, explosait, débordait, refusait d’être contenu, et cette lutte entre la couleur et l’obscurité, entre l’arc-en-ciel et les forces qui voulaient l’éteindre, c’était la métaphore de ma propre lutte contre le système de l’art parisien, contre tous ceux qui me rejetaient, qui me disaient implicitement “ta peinture ne nous intéresse pas, ta couleur ne nous plaît pas, ton arc-en-ciel n’est pas le bienvenu ici”, et moi je répondais avec ce tableau : “Don’t shut the rainbow, n’éteignez pas l’arc-en-ciel, vous ne pouvez pas m’empêcher de créer, vous ne pouvez pas m’empêcher d’être coloré, joyeux, vivant, même si vous me rejetez, même si vous m’ignorez, je continuerai à peindre mes arcs-en-ciel, à célébrer la couleur, à affirmer la beauté malgré tout, malgré vous, malgré votre indifférence, malgré votre mépris”.
Février deux mille neuf. Et c’était la première fois que je me permettais de crier, de me révolter, de refuser l’acceptation tranquille que j’avais cultivée, parfois il faut se révolter, crier, affirmer son droit à exister non pas tranquillement mais bruyamment, colorément, joyeusement, malgré tout ce qui dit qu’on devrait se taire, disparaître, accepter qu’on n’a pas sa place, et Don’t Shut the Rainbow était cette révolte, ce cri, cette affirmation furieuse que j’avais le droit de créer, que ma peinture avait le droit d’exister, que mon arc-en-ciel avait le droit de briller même si le système de l’art parisien essayait de l’éteindre avec ses rejets, ses silences, son indifférence méprisante.
Et le titre en anglais n’était pas un hasard, c’était une façon de m’adresser non pas juste à Paris, non pas juste à la France, mais au monde entier, à tout ce système de l’art contemporain qui privilégiait l’art conceptuel, minimal, intellectuel, souvent monochrome ou presque, qui méprisait la couleur généreuse, la joie picturale, l’explosion chromatique, qui considérait que la vraie profondeur était dans l’absence, dans le minimalisme, dans le conceptuel désincarné, pas dans la matière colorée abondante, pas dans l’empâtement généreux, pas dans la célébration de la peinture comme matière sensuelle, tactile, joyeuse, et moi je défendais cette tradition, cette approche, ce droit à la couleur généreuse, à la matière picturale célébratrice, à l’arc-en-ciel qui refuse de s’éteindre malgré toutes les pressions pour qu’il devienne gris, minimal, conceptuel, conforme.




