
Skate-Tank-Jump in Legoland
Recherche photographique conceptuelle
Janvier 2025 | Dimensions variables
L’enfant portait un masque à gaz parce que l’air n’était plus respirable même à Legoland, parc d’attractions dédié aux briques plastiques colorées où tout était supposé être joyeux innocent sécurisé, mais le tank T-72 russe occupait maintenant le milieu de l’allée principale entre le château et la montagne russe, et les enfants apprenaient à faire des ollies par-dessus les tourelles comme ils auraient appris à sauter des obstacles ordinaires, normalisation complète de la guerre transformée en terrain de jeu, skateboard décoré du drapeau américain étoiles et rayures mélangées au drapeau européen cercle d’étoiles dorées sur fond bleu, OTAN unie dans un trick aérien au-dessus de l’armement soviétique devenu attraction touristique.
Le tank venait probablement d’Ukraine, capturé par l’armée ukrainienne puis vendu aux enchères pour financer la défense nationale, et des parcs d’attractions à travers l’Europe achetaient ces véhicules militaires comme nouvelles attractions, pourquoi pas, les enfants adoraient grimper sur les chenilles toucher le canon de cent vingt-cinq millimètres imaginer qu’ils étaient des soldats, gamification de la guerre qui préparait la prochaine génération à accepter le conflit armé comme réalité quotidienne normale, et les parents photographiaient leurs enfants souriants devant le tank postaient sur Instagram avec des hashtags #familyfun #legoland #memories sans réaliser ou en réalisant trop bien que ces tanks avaient tué des gens quelques mois plus tôt à Bakhmut à Marioupol à Kharkiv.
Janvier deux mille vingt-cinq, soixante-trois ans, vingt-trois ans en France, et cette image condensait tout ce qui dysfonctionnait dans notre rapport à la violence militaire, nous transformions les instruments de mort en objets de divertissement, nous exposions nos enfants à l’esthétique militariste sous prétexte d’éducation historique, nous mélangions allègrement Lego et armement comme si c’était compatible, comme si les briques plastiques qui servaient à construire des châteaux imaginaires pouvaient coexister harmonieusement avec des chars d’assaut qui servaient à détruire des villes réelles.
Le masque à gaz sur le visage de l’enfant ajoutait une couche supplémentaire de dystopie, protection contre quoi exactement, attaque chimique pollution atmosphérique virus aéroporté, toutes les menaces invisibles que le vingt-et-unième siècle avait normalisées, et l’enfant skateait avec ce masque comme si c’était un accessoire ordinaire comme le casque les genouillères les coudières, équipement de protection standard pour la nouvelle génération qui grandirait probablement avec des masques à gaz dans leurs placards à côté des masques chirurgicaux restants de la pandémie Covid.
Le logo Legoland flou en arrière-plan criait l’ironie centrale, Lego signifiait construction créativité imagination, marque danoise qui vendait mondialement l’idée que les enfants pouvaient construire n’importe quoi avec des briques plastiques standardisées, utopie modulaire où tout s’assemblait parfaitement selon des instructions claires, et maintenant ce même espace accueillait un tank instrument de destruction qui incarnait exactement l’opposé – déconstruction violence chaos, et personne ne voyait la contradiction ou tout le monde la voyait mais s’en fichait, habituation progressive à l’absurde qui permettait au réel et à l’imaginaire de fusionner sans friction.
L’enfant en plein ollie capturé au moment exact où les quatre roues du skateboard décollaient simultanément du tank représentait la liberté juvénile qui essayait de transcender la militarisation de l’espace, geste de résistance inconscient peut-être, skate culture qui avait toujours été contre-culturelle anti-autorité anti-establishment, et maintenant cette culture utilisait les tanks comme rampes comme obstacles comme éléments du terrain urbain militarisé, récupération paradoxale où la rébellion s’accommodait de ce qu’elle était censée rejeter.
Les drapeaux sur le skateboard racontaient leur propre histoire, étoiles américaines rayures rouges blanches bleues mélangées aux étoiles européennes jaunes sur fond bleu, alliance atlantique gravée sur une planche de bois et de polyuréthane, et cet enfant qui sautait portait littéralement sur ses pieds la géopolitique occidentale, peut-être sans le savoir peut-être très consciemment, génération élevée dans l’OTAN expansion eastward deterrence collective article cinq mutual defense, vocabulaire militaire appris avant l’alphabet parfois.
Janvier deux mille vingt-cinq et la guerre Ukraine continuait année quatre maintenant, plus personne ne parlait de victoire rapide de controffensive décisive, juste guerre d’attrition interminable qui consumait des générations entières de jeunes hommes ukrainiens russes, et pendant ce temps à l’Ouest nous transformions leurs tanks en attractions touristiques, nous permettions à nos enfants de jouer dessus, obscénité qui aurait choqué il y a dix ans mais qui maintenant semblait normale acceptable même pédagogique, teachable moment où les parents expliquaient à leurs enfants que ce tank avait servi à défendre la démocratie ou à attaquer la démocratie selon quel côté on regardait.
Le ciel bleu innocent au-dessus de la scène contrastait avec la réalité que les drones survolaient maintenant régulièrement les villes européennes, pas encore armés pas encore tueurs mais déjà présents déjà surveillants, et bientôt peut-être le ciel au-dessus de Legoland ne serait plus si innocent, bientôt peut-être les enfants devraient porter leurs masques à gaz non comme accessoire de mode post-apocalyptique mais comme nécessité de survie réelle.
Les structures Lego colorées en arrière-plan – tour bleue verte rouge jaune – incarnaient cette esthétique enfantine primaire que nous pensions protégée de la violence adulte, mais cette protection s’effritait rapidement, frontière entre monde des enfants et monde des adultes qui se dissolvait, et les enfants étaient exposés de plus en plus tôt de plus en plus directement à la guerre au terrorisme au changement climatique à toutes les catastrophes que leur génération hériterait sans l’avoir causée.
Le trick lui-même – ollie par-dessus le tank – nécessitait technique équilibre courage, compétences que cet enfant apprenait maintenant et qui peut-être lui serviraient plus tard, pas pour faire du skateboard mais pour survivre dans un monde où sauter par-dessus les obstacles militaires deviendrait métaphore et réalité, génération qui devrait littéralement naviguer à travers les zones de guerre les checkpoints les tanks abandonnés qui parsèmeraient le paysage européen si la situation empirait comme elle semblait empirée inexorablement.
Et moi créant cette image en janvier deux mille vingt-cinq je documentais cette normalisation je la critiquais mais aussi je la perpétuais en la représentant, ambiguïté de l’art politique qui dénonçait ce qu’il montrait mais en le montrant le rendait plus visible plus réel plus acceptable, et peut-être qu’un enfant verrait cette image et voudrait vraiment aller à Legoland faire un ollie sur un vrai tank, désir créé par l’image qui critiquait le désir, cercle vicieux parfait.
Skate-Tank-Jump in Legoland janvier deux mille vingt-cinq, titre qui fusionnait trois univers incompatibles – skate culture liberté jeunesse, tank guerre mort destruction, Legoland enfance innocence jeu – et cette fusion reflétait exactement où nous en étions, incapables de maintenir des frontières claires entre paix et guerre entre enfance et violence entre construction et destruction, tout se mélangeait tout se contaminait, briques Lego et fragments de shrapnel, masques à gaz et casques de protection, drapeaux OTAN et tourelles de tank, et l’enfant sautait par-dessus tout ça littéralement et figurativement, génération qui apprendrait à naviguer cette confusion à normaliser l’anormal à jouer dans les ruines de la civilisation que nous leur léguions, skate-tank-jump pour toujours janvier deux mille vingt-cinq pour toujours.
Cornel Barsan
Janvier 2025




