CRUCIFIXION — L’ASCENSION — Février 2023

Crucifixion – L’Ascension

Recherche photographique conceptuelle
Février 2023 | Dimensions variables

Depuis l’espace on ne voyait pas les frontières, juste cette sphère bleue et blanche magnifique fragile qui tournait dans le vide noir infini, et devant elle flottait le Christ crucifié sans croix, bras étendus cloués à rien sinon au cosmos lui-même, et son corps embrassait la Terre ou la portait ou en était rejeté impossible de savoir, ambiguïté voulue parce que notre relation avec lui avait toujours été ambiguë, nous le vénérions et l’ignorions simultanément, nous proclamions son message et faisions le contraire, nous construisions des cathédrales en son honneur et massacrions des millions en son nom, et maintenant en février deux mille vingt-trois il flottait là dans le vide sidéral témoin silencieux de ce que nous faisions à la planète qu’il avait prétendument sauvée il y a deux mille ans.

L’astronaute qui avait pris cette photographie impossible – parce que c’était évidemment une photographie prise depuis la Station Spatiale Internationale ou peut-être depuis la Lune – cet astronaute avait capturé la vérité ultime de notre époque, le Christ cosmique crucifié non pas sur une colline près de Jérusalem mais sur la totalité du globe terrestre, sacrifice qui concernait non plus juste les [Juifs](https://fr.wikipedia.org/wiki/Ju daïsme) ou les chrétiens mais l’espèce humaine entière et tous les êtres vivants qui peuplaient cette planète, [baleines](https://fr.wikipedia.org/wiki/Bal%C3%A9n opt%C3%A9r%C3%A9) [séquoias](https://fr.wikipedia.org/wiki/Seq uoia) éléphants abeilles tous crucifiés avec lui sur notre folie collective, extinction de masse en cours sixième de l’histoire géologique causée cette fois non par un astéroïde ou des volcans mais par une seule espèce qui avait décidé de consumer ses propres fondations.

Février deux mille vingt-trois, soixante ans, vingt ans et demi en France, et un an exactement après l’invasion russe de l’Ukraine la guerre continuait, Bakhmout Marioupol Kherson noms de villes ukrainiennes transformées en champs de ruines, et pendant que nous nous entretuions le climat se déréglait exponentiellement, température moyenne qui augmentait glaciers qui fondaient niveau des mers qui montait espèces qui disparaissaient, rapports du GIEC toujours plus alarmants toujours plus ignorés par les gouvernements qui préféraient protéger la croissance économique court-terme plutôt que la survie long-terme, et le Christ flottait devant ce désastre en cours bras écartés position de crucifixion éternelle.

Crucifixion – L’Ascension, titre paradoxal qui fusionnait la mort et la résurrection, la descente aux enfers et la montée au ciel, et peut-être que c’était exactement ça, peut-être que l’ascension ne pouvait se faire qu’à travers la crucifixion totale, qu’il fallait tout perdre avant de tout gagner, mourir complètement avant de renaître, et l’humanité en février deux mille vingt-trois se crucifiait elle-même, détruisait ses propres conditions d’existence, sciait la branche sur laquelle elle était assise, et peut-être que cette autodestruction était nécessaire, peut-être que nous devions toucher le fond absolu avant de rebondir, si tant est que nous rebondissions, parce que rien ne garantissait la résurrection, beaucoup d’espèces s’étaient éteintes sans jamais revenir, dinosaures mammouths dodos, pourquoi les humains seraient-ils différents.

La Terre derrière lui montrait l’Europe et l’Afrique, continents qui avaient vu naître le christianisme et l’islam, berceau des trois religions abrahamiques qui toutes croyaient en un Dieu unique créateur du ciel et de la terre, et toutes les trois avaient échoué à nous enseigner le respect de la création, nous avions pris la Genèse au pied de la lettre “dominez la terre soumettez-la” et nous l’avions dominée soumise exploitée vidée jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus, et maintenant elle se vengeait doucement inexorablement, canicules sécheresses inondations ouragans, Gaïa furieuse qui secouait ses puces humaines, et le Christ crucifié devant elle semblait demander pourquoi, pourquoi avez-vous fait ça, je vous avais donné un paradis et vous l’avez transformé en enfer.

Le vide spatial noir autour de la scène rappelait notre solitude cosmique absolue, aucun autre monde habitable à portée, nous étions coincés sur cette planète unique précieuse irremplaçable, et si nous la détruisions nous n’avions nulle part où aller, les fantasmes de colonisation martienne étaient ridicules, Mars était un désert glacé sans atmosphère respirable, il faudrait des siècles pour la [terraformer](https://fr.wikipedia.org/wiki/Terrarf ormation) si tant est que ce soit possible, et pendant ce temps la Terre mourait, seule maison que nous aurions jamais, seul vaisseau spatial capable de nous maintenir en vie dans l’immensité hostile du cosmos, et nous la sabotions activement, trous dans la coque pollution partout systèmes de survie en panne, et le capitaine Christ crucifié ne pouvait plus rien faire, nous avions pris les commandes et nous les menions droit vers l’iceberg.

L’image renversait la perspective habituelle, d’habitude on représentait la crucifixion vue depuis la terre avec le ciel au-dessus, mais ici c’était l’inverse, on la voyait depuis l’espace avec la terre en arrière-plan, et ce renversement changeait tout, montrait que le sacrifice du Christ concernait non pas juste la rédemption des âmes humaines mais la planète entière, tous les écosystèmes tous les climats toutes les formes de vie, martyre cosmique pour un salut cosmique qui n’était jamais venu, deux mille ans d’attente et la situation empirait au lieu de s’améliorer, l’humanité plus violente plus destructrice plus suicidaire que jamais malgré ou à cause de la technologie qui nous donnait des pouvoirs divins sans la sagesse divine pour les utiliser correctement.

Sa couronne d’épines invisible dans l’image mais présente dans notre mémoire collective parlait de cette souffrance que nous infligions, épines du réchauffement climatique de la pollution de la déforestation de l’acidification des océans, torture lente que nous faisions subir à la biosphère, et ses mains clouées l’empêchaient d’intervenir, ou peut-être avait-il choisi de ne pas intervenir, de nous laisser libres de nous autodétruire si c’était ce que nous voulions vraiment, respect ultime du libre arbitre même quand ce libre arbitre menait au suicide collectif.

Février deux mille vingt-trois et les climatologues nous donnaient encore une décennie peut-être pour inverser la tendance, après ce serait trop tard, feedback loops emballement irréversible, fonte du permafrost qui libérait du méthane qui accélérait le réchauffement qui faisait fondre plus de permafrost, spirale mortelle, et nous continuions business as usual, SUV jets privés fast fashion consumption frénétique, comme si nous ne savions pas, comme si nous ne comprenions pas, ou peut-être que nous savions et comprenions mais ne pouvions pas changer, addiction collective à la croissance à la consommation à la destruction créatrice du capitalisme qui consumait tout y compris sa propre base matérielle.

Et le Christ crucifié cosmique était nous aussi, nous nous crucifiions nous-mêmes en crucifiant la planète, impossible de séparer les deux, notre destin lié à celui de la biosphère, quand elle mourrait nous mourrions avec, pas d’ascension possible sans elle, pas de salut individuel dans une apocalypse collective, et peut-être que c’était ça le message final de l’image, que l’ascension viendrait seulement si nous acceptions notre crucifixion, si nous renoncions à notre mode de vie insoutenable, si nous mourions à notre moi égoïste consumériste pour renaître à une conscience écologique planétaire, transformation radicale de la conscience humaine qui seule pourrait nous sauver maintenant que la technologie et la politique avaient échoué.

Crucifixion – L’Ascension février deux mille vingt-trois, soixante ans, et je créais cette image depuis mon atelier parisien en regardant par la fenêtre le ciel gris pollué de la métropole, et je me demandais si nous aurions le courage de nous crucifier volontairement avant d’être crucifiés involontairement par l’effondrement écologique, si nous accepterions de sacrifier notre confort notre richesse notre pouvoir pour sauver ce qui pouvait encore être sauvé, et le Christ flottant devant la Terre ne donnait pas de réponse, juste cette présence silencieuse bras étendus qui embrassait ou rejetait ou portait la planète bleue fragile magnifique mourante qui tournait dans le vide noir infini, seul point lumineux dans des années-lumière à la ronde, oasis de vie dans le désert cosmique, crucifiée par ses propres enfants qui avaient oublié qu’elle était leur mère et que quand on tue sa mère on se tue soi-même, Crucifixion – L’Ascension pour toujours février deux mille vingt-trois pour toujours.

Cornel Barsan
Février 2023