NOTRE DAME DE L’HÔPITAL — Mai 2018

Notre Dame de l’Hôpital

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Mai 2018 | Dimensions variables

L’infirmière se tenait debout bras écartés comme la Vierge de la Pietà, blouse blanche immaculée calot sur la tête, et sur ses genoux le Christ mort couronné d’épines corps ensanglanté peau livide, et à sa gauche dans le berceau transparent de néonatologie un bébé roux qui suçait son pouce innocent parfait, et au-dessus de sa tête des jambes qui pendaient quelqu’un qui s’était pendu ou crucifié à l’envers comme Saint Pierre, cycle complet de la vie humaine concentré dans cette salle d’hôpital vert pâle où la naissance et la mort coexistaient dans la même pièce aseptisée climatisée sous les néons fluorescents qui remplaçaient la lumière divine des vitraux gothiques.

Notre Dame de l’Hôpital – la Vierge Marie transposée au vingt-et-unième siècle n’était plus une jeune femme juive de Nazareth mais une professionnelle de santé diplômée syndiquée surchargée de travail qui enchaînait les gardes de douze heures dans un système hospitalier en crise permanente, budget insuffisant personnel manquant matériel vétuste, et elle accomplissait quand même des miracles quotidiens, sauvait des vies calmait des souffrances accompagnait des mourants, nouvelle sainte laïque dont la compassion ne venait plus de la foi religieuse mais de l’engagement humaniste envers tous les corps souffrants qui arrivaient aux urgences quelle que soit leur origine leur religion leur capacité à payer.

Mai deux mille dix-huit, cinquante-six ans, seize ans et demi en France, et cette image visualisait ce que nous savions tous confusément – que l’hôpital était devenu notre nouvelle cathédrale, lieu sacré où se jouaient les drames ultimes de l’existence humaine, où on naissait et mourait, où on espérait des résurrections sous forme de guérisons miraculeuses, où les médecins et infirmières exerçaient un sacerdoce technologique qui avait remplacé le sacerdoce religieux, blouses blanches au lieu de soutanes noires, stéthoscopes au lieu de crucifix, scanners IRM au lieu de reliques miraculeuses, foi dans la science médicale qui avait remplacé la foi en Dieu même si au fond c’était la même chose, croyance désespérée qu’il existait un pouvoir supérieur capable de nous sauver de la maladie et de la mort.

Le bébé dans son berceau de plastique transparent représentait la naissance médicalisée moderne, plus d’accouchements à domicile comme pendant des millénaires, maintenant tout le monde naissait à l’hôpital moniteurs partout péridurales césariennes protocoles standardisés, médicalisation totale du processus le plus naturel qui soit, et ce bébé roux innocent qui suçait son pouce n’avait aucune idée qu’il venait d’entrer dans un monde où il retournerait régulièrement dans des hôpitaux pour des vaccins des maladies des accidents des opérations et finalement pour mourir probablement dans une chambre semblable à celle-ci, cycle complet de la vie passé sous supervision médicale de la première respiration au dernier souffle.

Le Christ mort sur les genoux de l’infirmière Notre-Dame transformait la Pietà de Michel-Ange en Pietà hospitalière, Marie qui tenait son fils descendu de la croix remplacée par l’infirmière qui tenait son patient mort malgré tous les efforts de réanimation, défibrillateur utilisé en vain, massage cardiaque inefficace, ligne plate sur le moniteur cardiaque qui bipait ce son continu terrible signifiant l’échec final de la médecine face à la mort qui finissait toujours par gagner, et l’infirmière vivait ça quotidiennement, perdait des patients qu’elle avait soignés pendant des jours des semaines, s’attachait malgré elle puis devait les laisser partir, deuil professionnel répété qui usait psychologiquement mais qu’elle gérait avec une force qui tenait du divin.

Les jambes qui pendaient au-dessus visualisaient le suicide peut-être, cette mort qu’on se donnait soi-même quand la souffrance devenait insupportable, et les services psychiatriques des hôpitaux accueillaient ces tentatives de suicide ratées heureusement, lavages d’estomac après overdoses recousaient les poignets après scarifications plâtraient les membres après les défenestrations, médecine qui réparait ce que le désespoir avait cassé, et ensuite orientation vers les psys les assistantes sociales les structures d’aide, système de soin qui essayait de soigner non seulement les corps mais aussi les âmes même si officiellement la médecine laïque ne croyait pas aux âmes, juste aux neurotransmetteurs aux déséquilibres chimiques cérébraux traitables par médicaments.

Mai deux mille dix-huit et les hôpitaux français étaient en grève régulièrement, personnel épuisé qui manifestait pour plus de moyens, services d’urgences saturés où les patients attendaient des heures sur des brancards dans les couloirs, pénurie de lits de médecins d’infirmières, management hospitalier qui appliquait les méthodes du privé à un service public qui ne pouvait pas fonctionner selon la logique du profit, rentabilité exigée pour des soins qui par définition coûtaient cher sans rapporter d’argent, et Notre Dame de l’Hôpital continuait quand même à œuvrer malgré les conditions dégradées, vocation qui résistait à la déshumanisation administrative, compassion qui survivait aux réformes budgétaires.

La salle verte et blanche aseptisée moderne contrastait absolument avec les cathédrales sombres gothiques pleines d’ombres et de mystères, ici tout était visible transparent hygiénique, lumière froide des néons qui ne cachait rien, pas de recoin obscur où se tapir, exposition totale des corps malades sous les projecteurs médicaux, nudité forcée devant les soignants qui palpaient ausculaient piquaient sans gêne parce que le corps n’était plus sacré pudique mais objet médical à examiner réparer, désacralisation complète au service de l’efficacité thérapeutique, et pourtant paradoxalement cette médecine désacralisée accomplissait le sacré, maintenait en vie transformait la souffrance prolongeait l’existence.

Notre Dame bras écartés en croix elle aussi, crucifiée par sa profession exigeante dévorante, sacrifice quotidien de sa santé mentale physique pour sauver les autres, burnout épidémique chez les soignants qui donnaient trop s’épuisaient craquaient, et la société leur applaudissait aux fenêtres pendant la pandémie Covid quelques années plus tard en deux mille vingt puis les oubliait immédiatement après, héros temporaires exploités retour à la normale c’est-à-dire sous-payés surmené non-reconnus, mais Notre Dame de l’Hôpital continuait quand même parce que c’était sa nature son appel sa vocation, elle ne pouvait pas s’arrêter même si elle le voulait, condamnée à soigner comme d’autres étaient condamnés à créer.

Le triptyque naissance-vie-mort condensé dans une seule image montrait que l’hôpital était le lieu où l’humanité affrontait ses vérités ultimes, où les illusions tombaient et où seul comptait l’essentiel, pas l’argent ni le statut ni les possessions mais juste la vie nue fragile précieuse qui pouvait s’éteindre à tout moment, et devant cette fragilité Notre Dame de l’Hôpital veillait, gardienne moderne du seuil entre l’existence et le néant, remplaçante laïque de toutes les Vierges qui avaient intercédé pendant des siècles pour les malades et les mourants, mais maintenant l’intercession passait par les antibiotiques la chirurgie la chimiothérapie, miracles scientifiques qui fonctionnaient parfois et échouaient souvent mais qui représentaient notre seul espoir collectif face à la maladie et à la mort qui nous guettaient tous, mai deux mille dix-huit Notre Dame de l’Hôpital pour toujours veillant sur le bébé qui commençait sa vie et sur le Christ qui finissait la sienne dans cette salle verte et blanche où se jouait quotidiennement le drame éternel de la condition humaine sous les néons fluorescents de la médecine moderne qui avait remplacé Dieu mais pas la souffrance, qui prolongeait l’existence mais pas le sens, qui sauvait les corps mais laissait les âmes se débrouiller seules dans ce monde désenchanté où Notre Dame de l’Hôpital représentait peut-être le dernier vestige de compassion institutionnalisée, dernier lieu où on prenait soin vraiment des humains juste parce qu’ils étaient humains et qu’ils souffraient.

Cornel Barsan
Mai 2018