LIBERTY EQUALITY FRATERNITY — Septembre 2017

Liberty Equality Fraternity

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Septembre 2017 | Dimensions variables

La devise républicaine française s’étalait sur le sable doré, mais les mots n’étaient pas gravés dans le marbre comme sur les frontons des mairies et des écoles, non, ils étaient construits avec des billets d’un dollar américain, des centaines de billets George Washington empilés arrangés alignés pour former ces trois mots sacrés que la République française proclamait depuis la Révolution de mille sept cent quatre-vingt-neuf – Liberté Égalité Fraternité, trinité laïque censée remplacer la trinité chrétienne, valeurs universelles qui devaient guider la nation et inspirer le monde entier vers plus de justice et de dignité humaine.

Septembre deux mille dix-sept, cinquante-cinq ans, quinze ans et demi en France, et cette image crachait toute la dérision que je ressentais en voyant ce que ces mots étaient devenus, comment le capitalisme financier les avait vidés de leur substance et remplis de dollars, comment la République française continuait à les afficher fièrement sur ses bâtiments publics pendant que dans la réalité concrète quotidienne l’argent dictait qui était libre qui était égal qui bénéficiait de la fraternité et qui en était exclu. Des billets verts américains pas des euros notez bien, parce que c’était le dollar qui dominait vraiment l’économie mondiale, c’était Wall Street qui donnait le tempo, c’était le capitalisme à l’américaine qui s’était imposé partout même en France malgré sa tradition de service public et de protection sociale.

Le sable sous les mots parlait de l’instabilité de la précarité de la fragilité de ces valeurs qui n’étaient plus ancrées dans le roc des convictions profondes mais posées sur du sable mouvant qui pouvait s’effondrer à tout moment sous la prochaine crise financière le prochain krach boursier la prochaine récession qui balayerait ces belles paroles et révélerait ce que tout le monde savait déjà – que Liberté Égalité Fraternité n’étaient plus que des slogans marketing pour touristes, des idéaux trahis quotidiennement par les politiques néolibérales qui privatisaient les profits et socialisaient les pertes, qui démantelaient le code du travail au nom de la compétitivité, qui réduisaient les budgets sociaux pour rembourser la dette contractée auprès des marchés financiers.

Liberté – liberté réduite à la liberté du marché, liberté d’entreprendre de licencier de délocaliser de spéculer, pendant que les libertés fondamentales des citoyens se rétrécissaient sous les lois antiterroristes l’état d’urgence permanent la surveillance généralisée. Septembre deux mille dix-sept et la France vivait encore sous état d’urgence deux ans après le Bataclan, mesures exceptionnelles devenues normales, contrôles policiers perquisitions assignations à résidence sans mandat judiciaire, sécurité prioritaire sur liberté, et personne ne protestait vraiment parce que la peur avait gagné, le terrorisme avait réussi à nous faire renoncer volontairement à nos libertés au nom de notre protection.

Égalité – égalité proclamée pendant que les inégalités explosaient, les riches toujours plus riches les pauvres toujours plus pauvres, le coefficient de Gini qui augmentait d’année en année, les PDG du CAC 40 qui gagnaient trois cents fois le salaire moyen de leurs employés, les héritiers qui accumulaient des fortunes sans jamais travailler pendant que les travailleurs pauvres cumulaient deux trois emplois pour payer leur loyer. Égalité devant la loi peut-être théoriquement mais certainement pas égalité devant la justice, les riches avaient les meilleurs avocats évitaient la prison même pour des crimes graves, les pauvres allaient en taule pour avoir volé un smartphone ou dealé quelques grammes de cannabis, deux poids deux mesures, justice de classe qui niait quotidiennement ce principe d’égalité gravé sur tous les frontons.

Fraternité – fraternité remplacée par la compétition généralisée, chacun pour soi et le marché pour tous, darwinisme social où les plus adaptés survivaient et les autres crevaient dans l’indifférence générale. Septembre deux mille dix-sept et la société française se fragmentait en communautés qui ne se parlaient plus, riches dans leurs beaux quartiers pauvres dans leurs banlieues, blancs noirs arabes asiatiques chacun dans son coin, Français de souche et immigrés qui se regardaient avec méfiance, fraternité nationale remplacée par le repli identitaire, et les politiciens exploitaient ces divisions au lieu de les réparer, Marine Le Pen qui montait dans les sondages en promettant de refermer les frontières d’expulser les étrangers de protéger “notre” identité contre “eux”, rhétorique du nous contre eux qui détruisait toute possibilité de fraternité universelle.

Les billets d’un dollar qui formaient les lettres créaient cet effet de profondeur de volume, ils s’empilaient créaient des ombres, et cette tridimensionnalité montrait l’épaisseur de l’argent qui s’était interposé entre les idéaux et leur réalisation, couches et couches de dollars qui séparaient ce que la République prétendait être de ce qu’elle était vraiment, écran de billets verts qui cachait la vérité – que dans une société capitaliste la liberté était proportionnelle au capital qu’on possédait, l’égalité une fiction commode pour maintenir la paix sociale, et la fraternité un luxe qu’on ne pouvait se permettre que quand ça n’affectait pas nos intérêts économiques.

Et utiliser des dollars américains spécifiquement n’était pas innocent, c’était reconnaître que la France avait perdu son indépendance économique et politique, qu’elle suivait les directives de Bruxelles qui suivaient les directives de Washington qui suivaient les directives de Wall Street, cascade de soumissions qui vidait la souveraineté nationale de tout sens, et Liberté Égalité Fraternité devenaient des valeurs américanisées néolibéralisées financiarisées, traduction contemporaine qui signifiait en réalité “liberté pour le capital de circuler partout, égalité de tous devant le marché qui nous juge, fraternité entre actionnaires qui partagent les mêmes intérêts de classe.”

Le sable doré ressemblait à de l’or justement, métal précieux qui depuis toujours obsédait l’humanité, et cette couleur dorée rappelait que l’argent était devenu notre nouvelle religion, In God We Trust imprimé sur chaque dollar mais en réalité In Money We Trust, foi absolue dans le pouvoir de l’argent de tout résoudre de tout acheter de tout arranger, et les trois mots Liberté Égalité Fraternité s’écrivaient dans cette langue-là maintenant, se traduisaient en termes financiers, se mesuraient en dollars et en euros et en croissance du PIB et en performance boursière.

Septembre deux mille dix-sept et Emmanuel Macron venait d’être élu président en mai, ancien banquier Rothschild qui incarnait parfaitement cette fusion entre la République et la Finance, qui promettait de libérer l’économie française en supprimant l’ISF en facilitant les licenciements en réformant le code du travail, président des riches comme ses opposants le surnommaient déjà, et il défendait la mondialisation heureuse le progressisme libéral cette idéologie qui habillait les intérêts du capital avec le vocabulaire des valeurs républicaines, qui proclamait Liberté Égalité Fraternité tout en servant les intérêts des plus fortunés.

Les billets posés sur le sable seraient emportés par le vent ou la marée, temporalité de cette construction éphémère qui montrait que rien n’était permanent, ni l’argent qui pouvait s’évaporer dans un krach ni les valeurs qui pouvaient être trahies par ceux-là mêmes qui les proclamaient le plus fort, et peut-être que c’était ça le message final – ces trois mots magnifiques Liberté Égalité Fraternité ne valaient rien en eux-mêmes, ils ne valaient que ce que nous en faisions concrètement quotidiennement, et si nous acceptions qu’ils soient écrits avec des dollars sur du sable alors nous acceptions qu’ils ne soient que des mots vides, slogans creux répétés mécaniquement sans engagement réel pour les incarner dans des politiques qui donneraient vraiment la liberté aux opprimés l’égalité aux exploités et la fraternité à tous ceux qui étaient exclus du festin capitaliste.

Liberté Égalité Fraternité en septembre deux mille dix-sept, et la dérision était complète amère nécessaire, parce que la République française continuait à se draper dans ces valeurs sublimes pendant qu’elle les trahissait systématiquement, et moi cinquante-cinq ans quinze ans et demi en France je construisais ces mots avec des dollars sur du sable pour montrer l’imposture, pour visualiser la corruption des idéaux par l’argent, pour crier que le roi était nu même si personne ne voulait l’entendre, Liberté Égalité Fraternité construites avec des billets de banque américains qui seraient emportés par le prochain vent de crise financière, laissant juste des traces dans le sable doré comme des promesses non tenues, septembre deux mille dix-sept pour toujours.

Cornel Barsan
Septembre 2017