VISITE PRELIMINAIRE — Octobre 2016

Visite Préliminaire

Recherche photographique conceptuelle
Octobre 2016 | Dimensions variables

Les décombres s’étalaient à perte de vue, béton brisé métal tordu câbles arrachés, et la fumée montait encore des ruines chaudes où quelques heures plus tôt quelques minutes peut-être il y avait eu des maisons des appartements des vies humaines des familles qui prenaient le thé qui regardaient la télévision qui faisaient leurs devoirs. Alep en octobre deux mille seize, ville syrienne martyrisée par cinq ans de guerre civile, assiégée bombardée affamée, Est contre Ouest, rebelles contre régime, Russie larguant ses bombes sur les quartiers résidentiels, hôpitaux écoles marchés tout devenait cible légitime dans cette logique de guerre totale où les civils n’étaient plus protégés mais considérés comme complices de l’ennemi donc éliminables.

Et au milieu de ce chaos une femme en noir voilée se tenait debout les mains tendues en geste de supplication ou d’incompréhension, et face à elle assis sur les gravats le Christ, pas le Christ triomphant ressuscité glorieux des églises baroques mais le Christ souffrant solitaire méditatif que le peintre russe Ivan Kramskoi avait peint en mille huit cent soixante-douze, Christ dans le désert, Christ avant le ministère public, Christ au moment du doute existentiel quand il se demandait s’il devait accepter sa mission divine sachant qu’elle le mènerait à la croix à la torture à la mort.

Je l’avais téléporté ce Christ de Kramskoi, arraché de la toile du dix-neuvième siècle et déposé dans les ruines d’Alep du vingt-et-unième siècle, et il était assis là tunique bordeaux manteau gris mains jointes pieds nus sur les décombres encore fumants, regard baissé méditatif absent presque, et la femme lui demandait pourquoi, pourquoi tout ça, pourquoi cette destruction cette souffrance cette mort, pourquoi les enfants écrasés sous les immeubles effondrés, pourquoi les maris les frères les pères disparus dans les bombardements ou les arrestations arbitraires, pourquoi Dieu permettait-il tout ça s’il était vraiment tout-puissant vraiment bon vraiment miséricordieux comme les religions le proclamaient.

Octobre deux mille seize et la bataille d’Alep atteignait son paroxysme, l’Est de la ville tenu par les rebelles était encerclé complètement coupé du monde extérieur, deux cent cinquante mille civils piégés sans nourriture sans médicaments sans électricité sans eau, les hôpitaux bombardés systématiquement, les médecins qui restaient opéraient à la lumière des téléphones portables, amputaient sans anesthésie, enterraient les morts dans des fosses communes parce qu’il n’y avait plus de place dans les cimetières, et le monde regardait impuissant ou indifférent, les Nations Unies votaient des résolutions qui n’étaient jamais appliquées, la Russie mettait son veto au Conseil de Sécurité, et les bombes continuaient à tomber jour après jour nuit après nuit.

Visite Préliminaire — le titre évoquait cette idée que le Christ venait en reconnaissance avant quelque chose de plus grand, avant le Jugement Dernier peut-être, avant la fin des temps, avant l’apocalypse qui semblait déjà commencée pour les habitants d’Alep. Visite préliminaire pour constater l’étendue des dégâts, pour voir de ses propres yeux ce que les humains étaient capables de s’infliger mutuellement au nom de leurs idéologies leurs religions leurs ambitions géopolitiques, visite silencieuse méditative du Dieu fait homme qui deux mille ans plus tôt avait prêché l’amour du prochain et qui constatait maintenant que son message n’avait servi à rien apparemment, que les chrétiens comme les musulmans comme les juifs comme les athées continuaient à se massacrer joyeusement avec des armes toujours plus sophistiquées.

La femme en noir pouvait être n’importe quelle femme d’Alep, n’importe quelle mère syrienne qui avait perdu ses enfants dans les bombardements, n’importe quelle épouse qui cherchait son mari dans les décombres, n’importe quelle fille qui pleurait son père disparu, et elle posait la question éternelle que Job avait déjà posée il y a trois mille ans, la question du mal injustifié de la souffrance innocente, pourquoi Dieu, si tu existes, si tu es bon, si tu es puissant, pourquoi permets-tu ceci, pourquoi n’interviens-tu pas, pourquoi ne frappes-tu pas les bourreaux de ta foudre divine, pourquoi laisses-tu les bombes tomber sur les enfants qui jouaient il y a cinq minutes dans la rue.

Et le Christ de Kramskoi ne répondait pas, assis silencieux méditatif sur les ruines, peut-être parce qu’il n’avait pas de réponse, peut-être parce que la question dépassait la théologie et touchait au mystère insondable du libre arbitre humain, nous avions choisi la violence nous continuions à choisir la violence génération après génération, et Dieu respectait apparemment ce choix même quand il menait à l’horreur absolue, même quand il transformait Alep Sarajevo Grozny Varsovie Hiroshima en champs de ruines où les survivants erraient comme des fantômes cherchant leurs morts sous les décombres.

Derrière eux les immeubles éventrés montraient leurs entrailles, appartements ouverts comme des maisons de poupées, on voyait encore les meubles les rideaux les photos sur les murs, intimité domestique exposée obscènement à la vue de tous, et des gens marchaient dans la rue enfumée avec ce regard absent des traumatisés permanents, ceux qui ont vu trop de morts trop de souffrance trop d’horreur et dont le cerveau se met en mode survie minimal, avancer mettre un pied devant l’autre chercher de l’eau du pain un abri pour la nuit, ne plus penser à demain ne plus espérer la paix juste survivre encore vingt-quatre heures et on verra après.

Octobre deux mille seize, cinquante-quatre ans, quatorze ans en France, et je créais cette image depuis mon atelier parisien confortable chauffé sécurisé, culpabilité du témoin distant qui regardait les images d’Alep sur son écran d’ordinateur et qui essayait de transformer cette horreur en œuvre d’art, appropriation peut-être indécente de la souffrance d’autrui, mais que faire d’autre, rester silencieux complice par l’indifférence, ou parler créer montrer même si c’était dérisoire même si une photographie ne changerait rien ne sauverait personne ne stopperait aucune bombe.

Le Christ de Kramskoi portait cette même culpabilité du témoin impuissant, il était là physiquement mais incapable d’agir, ou refusant d’agir pour des raisons théologiques incompréhensibles, respectant ce libre arbitre humain qui nous donnait la liberté de choisir le bien mais aussi le mal, et nous choisissions le mal si souvent si facilement, Bachar al-Assad bombardait son propre peuple, Poutine l’aidait pour des raisons géopolitiques cyniques, les rebelles aussi commettaient des atrocités, tout le monde avait du sang sur les mains, et les civils piégés au milieu mouraient par milliers pendant que le Christ méditait silencieux sur les ruines.

La fumée blanche qui s’élevait des décombres ressemblait presque à un nuage céleste, fumée de l’enfer qui montait vers le ciel indifférent, et peut-être que cette visite préliminaire du Christ annonçait qu’il ne reviendrait plus, qu’il avait renoncé définitivement à l’humanité, que nous avions échoué son test de compassion et d’amour, que le Jugement Dernier avait déjà eu lieu et que nous l’avions raté collectivement, condamnés à nous entre-tuer éternellement dans nos Alep successives jusqu’à ce que nous réussissions enfin à nous exterminer complètement, et alors la terre se reposerait enfin de cette espèce violente qui l’avait infestée pendant quelques millénaires.

Visite Préliminaire en octobre deux mille seize, et la femme en noir continuait à demander pourquoi avec ses mains tendues vers ce Christ silencieux qui ne répondrait jamais parce qu’il n’y avait pas de réponse, juste cette constatation terrible que nous étions libres et que nous utilisions notre liberté pour détruire bombarder tuer, et que peut-être Dieu pleurait quelque part dans son paradis distant en regardant ce que ses enfants faisaient à leurs frères et sœurs, mais ses larmes ne changeaient rien ne réparaient rien ne ressuscitaient personne, et Alep continuait à brûler et le Christ de Kramskoi continuait à méditer assis sur les ruines et la femme en noir continuait à tendre les mains vers un ciel vide où aucune réponse ne viendrait jamais, octobre deux mille seize Visite Préliminaire pour toujours.

Cornel Barsan
Octobre 2016