LA BATAILLE DE CHANTILLY — Mai 2016

La Bataille de Chantilly

Recherche photographique conceptuelle
Mai 2016 | Dimensions variables

Nos chemises blanches étaient couvertes de crème fouettée de ganache au chocolat de coulis de framboise, nos visages aussi, nos cheveux collés de sucre et de beurre, et nous nous pointions du doigt l’un l’autre dans des poses de combat ridicules, deux versions de moi-même en train de s’affronter dans une bataille pâtissière où les armes n’étaient pas des fusils mais des éclairs au chocolat des millefeuilles des forêts noires des fraisiers, carnage sucré qui avait transformé le studio blanc en champ de bataille gourmand, et entre nous au sol gisaient les cadavres de gâteaux, empilés détruits écrasés, massacre de pâtisseries fines qui n’avaient rien demandé à personne et qui finissaient leur existence non pas dans des bouches reconnaissantes mais sur un sol blanc souillé de débris culinaires.

Mai deux mille seize, cinquante-trois ans, et je portais deux identités religieuses simultanément pour mieux montrer l’absurdité de leur conflit. À gauche moi avec une kippa juive noire, à droite moi avec une calotte musulmane blanche brodée, et nous nous battions nous nous accusions mutuellement, doigts pointés comme des armes, « c’est ta faute » criait le moi juif, « non c’est toi qui as commencé » répondait le moi musulman, dialogue éternel stérile du conflit israélo-palestinien qui durait depuis soixante-huit ans maintenant, depuis mille neuf cent quarante-huit quand la création d’Israël et la Nakba palestinienne avaient lancé ce cycle infernal de violence et de contre-violence dont personne ne savait plus comment sortir.

La Bataille de Chantilly — le titre jouait sur plusieurs niveaux, d’abord la crème chantilly cette mousse blanche sucrée légère que les pâtissiers français utilisaient pour décorer leurs créations, inventée paraît-il au château de Chantilly au dix-septième siècle par le chef Vatel qui s’était suicidé parce que le poisson n’était pas arrivé à temps pour un banquet royal, histoire probablement apocryphe mais qui montrait bien que la gastronomie française prenait ses gâteaux très au sérieux. Et puis Chantilly la ville élégante au nord de Paris avec son château renaissance et ses écuries majestueuses, symbole du raffinement aristocratique français. Mais surtout bataille de Chantilly transformait la bataille sanglante en bataille sucrée, les morts en gâteaux détruits, le sang en coulis de fruits rouges, décalage salvateur qui permettait de parler d’un sujet terrible — le conflit israélo-palestinien — sans sombrer dans le pathos ou la propagande.

Mai deux mille seize et la situation empirait plutôt qu’elle ne s’améliorait, les colonies israéliennes continuaient à grignoter la Cisjordanie, Gaza restait bouclée comme une prison à ciel ouvert, les roquettes du Hamas tombaient sur Israël, l’armée israélienne ripostait avec une force disproportionnée, les morts s’accumulaient principalement du côté palestinien mais aussi du côté israélien, et le processus de paix était mort cliniquement depuis des années, plus personne n’y croyait vraiment, les deux peuples enfermés dans leurs narratives victimaires incompatibles, les Israéliens rappelant la Shoah et le droit du peuple juif à un État refuge après des siècles de persécutions, les Palestiniens rappelant la Nakba et leur droit à retourner sur les terres dont ils avaient été chassés en quarante-huit.

Et moi en mai deux mille seize, Roumain orthodoxe donc extérieur à ce conflit spécifique, je refusais de choisir un camp, je jouais les deux rôles simultanément, auto-dérision qui était aussi un refus de la simplification manichéenne, un rejet de cette obligation de prendre parti pour l’un contre l’autre comme si la vérité était monolithique alors qu’elle était complexe contradictoire nuancée. Les deux Barsan s’accusaient mutuellement et avaient raison tous les deux et tort tous les deux, parce que chaque camp avait ses légitimités et ses torts, ses victimes et ses bourreaux, ses moments de grandeur morale et ses moments de bassesse cruelle.

Le fond blanc de l’image créait cette atmosphère de studio aseptisé, de laboratoire où on testait une expérience, et l’expérience c’était quoi — remplacer la violence réelle par la violence symbolique, voir ce qui se passait quand on transformait les fusils en éclairs au chocolat, les grenades en forêts noires, les roquettes en millefeuilles. Et le résultat était à la fois comique et tragique, comique parce que deux adultes couverts de crème qui se pointent du doigt c’est objectivement drôle, tragique parce que derrière cette farce il y avait la réalité des milliers de morts, des familles détruites des maisons démolies des enfants traumatisés des deux côtés, la vraie bataille qui continuait pendant que je faisais mes photographies pâtissières dans mon studio parisien.

Les gâteaux au sol formaient une pile chaotique qui évoquait les décombres, les ruines de Gaza après les bombardements ou les ruines des villes israéliennes après les attentats, destruction symétrique même si quantitativement déséquilibrée, et la crème blanche qui recouvrait tout ressemblait à de la neige ou à de la cendre, ce blanc qui pouvait être pur innocent ou mortuaire fantomatique. Les chemises blanches que nous portions tous les deux symbolisaient peut-être cette innocence originelle perdue, cette pureté souillée par le conflit, ces deux peuples qui auraient pu vivre ensemble pacifiquement s’ils l’avaient voulu vraiment mais qui avaient choisi ou qu’on avait forcés à choisir la séparation l’hostilité la guerre.

Mai deux mille seize et en France aussi les tensions communautaires augmentaient, la communauté juive se sentait menacée par l’antisémitisme qui montait notamment dans certains quartiers à forte population musulmane, la communauté musulmane se sentait stigmatisée par l’amalgame entre Islam et terrorisme après les attentats, et ces deux communautés qui auraient dû être alliées naturelles comme minorités religieuses dans une République laïque se regardaient avec suspicion méfiance parfois haine, importation du conflit moyen-oriental sur le sol européen, et les politiciens exploitaient ces divisions au lieu de les apaiser.

L’auto-dérision me protégeait des accusations, comment pouvait-on m’accuser de parti pris quand je jouais moi-même les deux rôles, quand je me couvrais moi-même de ridicule dans les deux camps, quand je montrais que le moi juif et le moi musulman étaient interchangeables identiques dans leur absurdité belliqueuse. Et peut-être que c’était ça le message central — nous sommes tous humains fondamentalement, juifs et musulmans partagent beaucoup plus qu’ils ne diffèrent, descendants d’Abraham tous les deux, monothéistes tous les deux, croyants en un Dieu unique qui s’appelait juste différemment, alors pourquoi cette haine féroce, pourquoi cette incapacité à coexister pacifiquement à partager cette terre minuscule qu’ils considéraient tous les deux comme sacrée.

Les gâteaux détruits parlaient aussi du gaspillage terrible de la guerre, toutes ces ressources humaines matérielles financières investies dans la destruction au lieu de la construction, tous ces milliards dépensés en armes qui auraient pu construire des écoles des hôpitaux des infrastructures, toute cette énergie créatrice transformée en énergie destructrice, et les pâtisseries fines françaises servaient de métaphore parfaite parce qu’elles représentaient le summum du raffinement culinaire, des heures de travail patient pour créer ces beautés éphémères, et nous les détruisions en quelques secondes dans notre bataille stupide, comme les humains détruisaient en quelques minutes ce que des générations avaient mis des siècles à construire.

La Bataille de Chantilly en mai deux mille seize, tragi-comédie nécessaire pour parler d’un sujet qui sinon paralysait la pensée et la parole, conflit tellement chargé émotionnellement politiquement historiquement qu’on ne pouvait plus en parler normalement, alors je le transformais en farce pâtissière, je le décalais suffisamment pour qu’on puisse le regarder sans être aveuglé par les passions, et les deux Barsan couverts de crème continuaient à s’accuser mutuellement pendant que les gâteaux mouraient innocents entre eux, victimes collatérales d’une guerre qui ne les concernait pas, comme les civils palestiniens et israéliens qui mouraient dans un conflit dont ils n’étaient pas responsables mais dont ils payaient le prix quotidiennement, et moi en mai deux mille seize je ne proposais aucune solution parce que je n’en avais pas, je montrais juste l’absurdité, je visualisais le non-sens, j’espérais peut-être que voir deux versions de moi-même se battre pour des gâteaux détruits aiderait quelqu’un quelque part à réaliser que les vraies batailles n’avaient pas plus de sens que celle-ci, que tout ce sang versé toute cette haine accumulée toute cette violence perpétuée de génération en génération était aussi absurde que deux hommes identiques se couvrant de chantilly en se criant dessus dans un studio blanc, bataille de Chantilly pour toujours mai deux mille seize pour toujours.

Cornel Barsan
Mai 2016