
Canvas Shot
Recherche photographique conceptuelle
Février 2016 | Dimensions variables
La toile était vierge, blanche, tendue sur son châssis de bois comme un drapeau de reddition ou comme une cible sur un champ de tir. Et justement c’était une cible, parce qu’au centre exact un objectif d’appareil photo la transperçait de part en part, lentille noire sortant du tissu blanc comme une balle qui aurait traversé, comme un projectile qui aurait perforé la surface picturale pour révéler l’envers du châssis, les secrets de construction, le bois brut, les agrafes métalliques, toute cette architecture cachée qui soutenait la surface noble où le peintre était censé créer son œuvre.
Février deux mille seize, cinquante-trois ans, trois mois après le Bataclan, et cette photographie parlait de guerre mais pas la guerre contre le terrorisme, une guerre plus ancienne plus subtile plus existentielle — la guerre entre la peinture et la photographie, ce conflit séculaire qui durait depuis l’invention du daguerréotype en mille huit cent trente-neuf quand soudain les peintres s’étaient retrouvés face à une machine capable de capturer la réalité avec une précision qu’aucun coup de pinceau ne pourrait jamais égaler. Delaroche aurait déclaré dès mille huit cent trente-neuf « la peinture est morte à partir d’aujourd’hui », prophétie dramatique qui s’était révélée fausse mais qui capturait bien l’anxiété de toute une profession devant cette nouvelle technologie menaçante.
Canvas Shot — le titre jouait sur l’ambiguïté, la toile photographiée mais aussi la toile attaquée tirée fusillée, et les deux sens se superposaient parce que photographier c’était déjà une forme d’agression, un viol optique, une pénétration violente de l’objectif dans l’espace sacré de la toile qui aurait dû rester vierge inviolée réservée au pinceau du peintre. L’objectif comme lance perçant le bouclier, l’objectif comme balle transperçant la chair, l’objectif comme phallus pénétrant par effraction, toutes ces métaphores de violence masculine se télescopaient dans cette image minimaliste brutale où la technologie photographique violait littéralement la surface picturale.
Et la toile restait vierge, c’était crucial, elle n’avait jamais été peinte, elle avait été tuée avant même de naître, assassinée dans son potentiel, toutes les œuvres qu’elle aurait pu porter annulées d’un coup par ce projectile photographique qui l’avait transpercée. Ironie double parce que cette scène elle-même était photographiée, documentée par l’appareil photo qui était aussi l’assassin, autophotographie du crime, le medium meurtrier enregistrant son propre meurtre de la peinture, confession visuelle où la photographie admettait son rôle destructeur tout en l’accomplissant simultanément.
Février deux mille seize et le débat peinture versus photographie semblait dépassé, les deux coexistaient pacifiquement dans les musées et les galeries, personne ne parlait plus de la mort de la peinture, au contraire le marché de l’art voyait les toiles de Picasso Basquiat Richter se vendre pour des dizaines de millions pendant que la photographie restait généralement moins chère moins valorisée moins prestigieuse. Mais moi en février deux mille seize j’étais les deux, peintre ET photographe, schizophrénie artistique, et je ressentais ce conflit intérieurement, cette guerre civile esthétique où une partie de moi défendait la noblesse ancienne de la peinture manuelle artisanale unique pendant qu’une autre partie embrassait la modernité de la photographie mécanique reproductible démocratique.
L’objectif traversait la toile et montrait l’envers, le dos du châssis, révélation de ce qui devait rester caché, vérité derrière la surface. La photographie faisait toujours ça, elle révélait, elle documentait, elle montrait ce qui existait vraiment au lieu de montrer ce que l’artiste imaginait ou idéalisait. Fonction testimoniale de la photo versus fonction créatrice de la peinture, réalité capturée versus réalité inventée, mimesis versus poiesis, tout ce vieux débat philosophique sur la nature de l’art cristallisé dans cette image simple — toile blanche, objectif noir, perforation violente.
Et trois mois après le Bataclan la métaphore résonnait autrement aussi, parce que l’art lui-même avait été attaqué ce soir de novembre, la culture visée, les terrasses de café le concert de rock tout ce qui représentait la vie parisienne décontractée artistique bohème avait été fusillé littéralement, balles réelles traversant des corps réels pas juste des métaphores photographiques traversant des toiles symboliques. Canvas Shot parlait de cette vulnérabilité de l’art, de cette impossibilité de peindre quand les balles volent, de cette difficulté de créer dans un monde violent où la beauté semblait dérisoire futile impuissante face à la haine armée.
Lucio Fontana avait fendu ses toiles dans les années cinquante et soixante, Concetto Spaziale, révélant l’espace derrière la surface, geste violent mais créateur, destruction qui devenait création. Niki de Saint Phalle avait tiré au fusil sur ses tableaux remplis de poches de peinture qui explosaient en couleurs, performance spectaculaire où la violence produisait la beauté. Mais mon Canvas Shot inversait tout ça, la balle ne produisait rien, elle traversait et laissait juste un trou, un vide, une absence, pas d’explosion colorée juste la béance noire de l’objectif qui regardait de l’autre côté comme un œil mort fixant le néant.
Noir et blanc photographique pour cette image, choix évident, le medium se photographiant lui-même dans sa guerre contre l’autre medium, la photographie dominant la scène visuellement techniquement symboliquement, et la peinture réduite à cette toile blanche vide muette morte avant d’avoir vécu, fantôme d’œuvre qui ne serait jamais créée, potentialité annulée, futur assassiné. Février deux mille seize, cinquante-trois ans, et je documentais cette impossibilité, cette stérilité créatrice qui suivait le trauma collectif, ces semaines ces mois où je regardais la toile blanche dans mon atelier et ne savais pas quoi peindre parce que tout semblait dérisoire après ce qui s’était passé, alors je photographiais cette impuissance, je transformais le blocage en œuvre, je faisais de l’impossibilité de peindre le sujet même de ma photographie, Canvas Shot, la toile fusillée, la peinture morte, l’art blessé mais survivant quand même sous une autre forme, mutant, s’adaptant, refusant de mourir complètement même transpercé de part en part par l’objectif assassin qui était aussi l’objectif témoin qui documentait le crime pour que nous ne l’oubliions jamais.
Cornel Barsan
Février 2016




