
The Feelings Machine
Recherche photographique conceptuelle
Décembre 2015 | Dimensions variables
Une machine verticale, alchimique, impossible, montait du sol vers le plafond comme une tour de Babel émotionnelle où chaque étage transformait la matière brute en art raffiné. En haut la ruche dorée avec ses cadres d’alvéoles pleins de miel, ce nectar que les abeilles fabriquent en collectant le pollen de milliers de fleurs, travail collectif patient obstiné qui transforme la nature sauvage en douceur consommable. Au milieu un alambic de distillation, cuivre et acier, tuyaux serpentant, cuve chauffante, tout l’attirail du chimiste ou du parfumeur qui purifie concentre raffine extrait la quintessence et élimine les impuretés. Et en bas un piano à queue baroque magnifiquement doré, courbes rococo, tabouret de velours rouge, et posés sur le couvercle des outils — pinceaux peut-être, ou couteaux, ou instruments ambigus qui pourraient servir à créer ou à détruire, difficile de dire.
Décembre deux mille quinze, cinquante-deux ans, un mois après le Bataclan, un mois après que Paris ait pleuré ses cent trente morts et que la France entière se soit retrouvée dans ce deuil collectif cette peur partagée cette incompréhension devant l’horreur. Les sentiments étaient bruts en décembre deux mille quinze, chaotiques, violents — la tristesse pour les morts, la rage contre les terroristes, la peur que ça recommence, l’angoisse diffuse qui faisait qu’on regardait autour de soi dans le métro en se demandant si quelqu’un portait une bombe, la culpabilité de continuer à vivre normalement quand d’autres étaient morts, tout ce magma émotionnel qui grouillait en nous comme des abeilles affolées dans une ruche attaquée.
Et moi artiste en décembre deux mille quinze je me demandais que faire de ces sentiments bruts, comment les transformer en quelque chose qui ne soit pas juste un cri ou un hurlement ou une lamentation stérile. The Feelings Machine répondait à cette question, elle montrait le processus de transmutation artistique, la manière dont l’artiste prend les émotions chaotiques de la vie quotidienne et les distille les raffine les transforme en œuvre d’art, en musique qui peut être écoutée partagée comprise par d’autres. Les abeilles collectent, l’alambic distille, le piano joue — trois étapes d’une alchimie créatrice qui part du multiple confus pour arriver à l’un clarifié, qui commence dans le chaos émotionnel et termine dans l’harmonie artistique.
La ruche représentait ce travail collectif de l’émotion, nous tous en décembre deux mille quinze nous étions cette ruche, des millions d’individus ressentant chacun sa peur sa tristesse sa colère mais toutes ces émotions individuelles se mélangeaient pour former un sentiment collectif national, la France-ruche produisant ce miel amer fait de larmes et d’angoisse. Et chaque artiste était une abeille particulière qui collectait ce nectar émotionnel ambiant, qui absorbait les sentiments de son époque, qui se nourrissait de l’atmosphère collective pour ensuite la transformer en œuvre personnelle. Je n’inventais rien en décembre deux mille quinze, je collectais juste ce qui flottait dans l’air parisien ce mois-là, cette mixture de deuil et de peur et de solidarité et de résilience et de questionnement sur ce que nous étions devenus et où nous allions.
L’alambic au milieu visualisait le processus créatif lui-même, cette distillation où l’artiste prend les émotions brutes et les chauffe les fait bouillir les évapore les condense, élimine ce qui est superflu banal répétitif, garde seulement l’essence la quintessence ce qui est vraiment important vraiment profond. Un alambic sépare, il ne garde pas tout, il jette une grande partie du liquide initial pour ne conserver que quelques gouttes d’alcool pur ou d’huile essentielle, et l’artiste fait pareil, il reçoit mille impressions mille émotions mille stimuli mais il ne garde que ce qui compte vraiment, ce qui mérite d’être transformé en art, ce qui peut toucher universellement au lieu de rester anecdotique personnel insignifiant.
Et le piano en bas, doré comme le miel de la ruche, doré comme l’or alchimique que les anciens cherchaient en vain, représentait l’œuvre finale, le résultat de tout ce processus de collecte et de distillation. Un piano joue, il fait de la musique, de la beauté sonore qui peut être partagée avec d’autres, qui transcende le vécu personnel de l’artiste pour devenir une expérience universelle accessible à tous ceux qui écoutent. Le miel amer de novembre deux mille quinze pouvait devenir un requiem, une lamentation, un thrène, ou peut-être quelque chose de plus complexe encore, une musique qui contenait la tristesse mais aussi l’espoir, le deuil mais aussi la vie qui continue, la peur mais aussi le courage de ne pas se laisser paralyser par la peur.
Les câbles reliaient les trois étages de cette machine impossible, circuit fermé où tout circulait continuellement — le miel descendait vers l’alambic, l’alcool distillé descendait vers le piano, et peut-être la musique remontait vers la ruche pour nourrir de nouvelles abeilles, cycle perpétuel de création où chaque œuvre nourrissait la suivante, où chaque génération d’artistes se nourrissait du miel produit par la génération précédente. Décembre deux mille quinze et je pensais à tous les artistes qui avaient traversé des périodes terribles — Guernica de Picasso après le bombardement de la ville basque, le Requiem de Mozart composé en pensant à sa propre mort, les poèmes de Celan après la Shoah — tous avaient pris l’horreur et l’avaient distillée en beauté, transmutation alchimique qui ne niait pas la douleur mais la transformait en quelque chose qui aidait les autres à supporter leur propre douleur.
Les outils posés sur le piano étaient ambigus, certains ressemblaient à des armes — des pistolets peut-être — et cette ambiguïté était voulue parce que les outils de l’artiste peuvent blesser aussi, l’art n’est pas toujours doux consolateur apaisant, parfois il est violent dérangeant provocateur, parfois il faut blesser pour guérir, ouvrir la plaie pour la nettoyer, faire mal pour ensuite faire du bien. Décembre deux mille quinze et l’art devait-il consoler ou réveiller, bercer ou secouer, apaiser ou énerver ? Les deux probablement, selon le moment et le besoin, et l’artiste devait avoir dans sa palette tous ces outils différents, savoir quand caresser et quand frapper, quand murmurer et quand hurler.
The Feelings Machine fonctionnait jour et nuit, perpétuellement, parce que les sentiments ne s’arrêtaient jamais, la vie continuait de produire son miel amer, et l’artiste continuait de distiller et de jouer, transformant l’expérience vécue en œuvre créée, alchimiste moderne qui ne cherchait plus à changer le plomb en or mais à changer la douleur en beauté, et peut-être que cette transmutation-là était encore plus précieuse que celle des anciens alchimistes, peut-être que transformer la souffrance humaine en art qui aide d’autres humains à vivre leur propre souffrance était le vrai opus magnum, la vraie pierre philosophale, le vrai miracle quotidien que nous accomplissions nous les artistes dans nos ateliers nos ruches nos alambics nos pianos baroques dorés où résonnaient les échos de tout ce que l’humanité avait ressenti depuis qu’elle existait et ressentait encore en ce mois de décembre deux mille quinze où Paris essayait de cicatriser ses blessures en produisant du miel nouveau à partir de fleurs empoisonnées.
Cornel Barsan
Décembre 2015




