
Killed by TV
Recherche photographique conceptuelle
Août 2014 | Dimensions variables
Killed By TV, même mois, août deux mille quatorze, et je créais une autre photographie sur la technologie tueuse mais cette fois-ci pas Internet, cette fois-ci la télévision, cet écran qui était là depuis mon enfance roumaine quand nous regardions les programmes que le régime nous autorisait, le petit écran noir et blanc qui apportait le monde dans notre appartement de Bucarest. Et maintenant en France en deux mille quatorze la télévision n’était plus rationnée mais surabondante, cent chaînes deux cents chaînes, câble satellite streaming, et les statistiques disaient que les Français passaient en moyenne quatre à cinq heures par jour devant l’écran, une vie entière sacrifiée à ce rectangle lumineux qui hypnotisait les regards.
Et dans l’image je gisais par terre, décapité, mon corps nu vulnérable sans tête, les pieds tournés vers la télévision comme si j’avais marché vers elle et qu’elle m’avait exécuté. Saint Jean Baptiste moderne, décapité non par Hérode mais par l’écran, et de mon cou tranché ne coulait pas le sang mais les couleurs de la télévision — ces barres RGB rouge vert bleu qui apparaissaient sur les vieux écrans quand la transmission s’interrompait, ce signal électronique devenu mon fluide vital, ma vie biologique remplacée par la vie numérique, mon sang organique transformé en pixels lumineux. Salomé avait dansé pour obtenir ma tête sur un plateau d’argent, ici la télévision dansait ses programmes séduisants hypnotiques addictifs et obtenait ma tête aussi, mon cerveau, ma conscience, mon attention totale absolue exclusive au point que je ne voyais plus rien d’autre.
L’appartement autour de moi était moderne, design, minimaliste, élégant — meubles bas en bois sombre, murs beiges neutres, grandes fenêtres lumineuses. Et justement c’était ça le drame silencieux de l’image : par la fenêtre à gauche on voyait un paysage magnifique, des montagnes des arbres un ciel immense, la nature dans toute sa splendeur accessible juste là de l’autre côté de la vitre, mais personne ne regardait. Sur les murs il y avait des tableaux, des reproductions de grands maîtres encadrées avec soin, l’art la culture la beauté accrochés là tout autour, mais personne ne les voyait. Tout dans cet espace criait la vie possible — la nature dehors, l’art sur les murs, l’espace lui-même conçu avec goût et raffinement — mais la seule chose qui comptait c’était l’écran, ce rectangle noir qui contenait apparemment plus de vie plus de réalité plus d’intérêt que tout le reste du monde réel environnant.
Et l’écran montrait quoi ? Une famille des années cinquante ou soixante, en noir et blanc, assise devant une télévision, regardant la télévision. Mise en abyme vertigineuse — télévision regardant télévision, addiction perpétuelle se nourrissant d’elle-même, générations entières hypnotisées depuis l’invention de cette boîte magique qui apportait le monde dans les salons. Les grands-parents regardaient la télé, les parents regardaient la télé, les enfants regardaient la télé, et maintenant les petits-enfants regardaient encore la télé sauf qu’ils l’appelaient Netflix Amazon Prime Disney+ et qu’ils la regardaient sur des écrans encore plus nombreux — télévision ordinateur smartphone tablette — mais c’était toujours la même chose, toujours cette hypnose lumineuse, ce flux continu d’images qui remplaçait le réel par le virtuel, la vie vécue par la vie regardée, l’expérience directe par la médiation électronique.
Août deux mille quatorze et Netflix venait de populariser le binge-watching, cette pratique de regarder des séries entières en un week-end sans s’arrêter, dix douze quatorze heures d’affilée devant l’écran, House of Cards Breaking Bad Orange Is The New Black défilant épisode après épisode jusqu’à ce que les yeux brûlent et que le cerveau s’engourde mais qu’on ne puisse pas s’arrêter parce que le cliffhanger du dernier épisode exigeait qu’on lance le suivant immédiatement. Et les gens étaient fiers de ça, ils disaient « j’ai bingewatché toute la saison ce week-end » comme si c’était un accomplissement, une performance, alors qu’en réalité ils venaient de sacrifier deux jours de leur vie unique et limitée, deux jours qu’ils ne récupéreraient jamais, offerts au flux télévisuel compulsif.
Mon corps nu dans l’image parlait de cette vulnérabilité totale face aux écrans, ce désarmement complet de notre conscience critique quand nous nous installons devant la télévision et que nous devenons purement réceptifs, passifs, zombifiés. Les heures passent et nous ne les sentons pas passer, le temps s’évapore dans le flux lumineux, et quand finalement nous éteignons l’écran à minuit une heure deux heures du matin nous réalisons avec une horreur vague que nous venons de perdre toute une soirée à regarder des choses dont nous ne nous souviendrons même pas dans une semaine. Killed by TV — tués par la télévision non pas instantanément comme une balle dans la tête mais lentement chroniquement quotidiennement, notre vie grignotée heure par heure par ce vampire électronique qui suçait notre temps notre attention notre énergie vitale et ne nous rendait en échange que des images fugaces, du divertissement vide, de l’oubli temporaire de nos existences.
Et dix ans plus tard en deux mille vingt-quatre la situation s’était encore intensifiée — les écrans s’étaient multipliés, nous ne regardions plus juste la télévision mais aussi l’ordinateur pour le travail huit heures, le smartphone dans le métro une heure, la tablette au lit avant de dormir une heure, la montre connectée qui clignotait ses notifications toute la journée, et si on additionnait tout ça on arrivait facilement à treize quatorze quinze heures quotidiennes d’écrans, presque toutes nos heures de veille passées devant des rectangles lumineux de différentes tailles. Killed by screens aurait été le titre pluriel plus exact, décapités multiples, nos têtes arrachées par tous ces écrans simultanés, les couleurs numériques coulant de tous nos cous tranchés, une génération entière de Saint Jean Baptiste modernes exécutés par Salomé électronique qui dansait sur tous les écrans du monde et réclamait nos têtes nos cerveaux nos consciences en offrande perpétuelle.
Cornel Barsan
Août 2014




