
PEINT-PIANO OPUS 12 EN GRIS-VERTS TEMPÉRÉS
Avril 2025, Paris
Peint-Piano Opus 12 en Gris-Verts tempérés. Avril deux mille vingt-cinq. Soixante-deux ans. Le piano qui respire. L’océan qui chante. Scriabine ressuscité en peinture. Les douze couleurs qui tombent comme une pluie cosmique. L’accord mystique qui vibre dans le silence. Gepetto qui crée Pinocchio. L’instrument qui prend vie. La musique devenue visible. La peinture devenue audible. Le rêve accompli cent dix ans après la mort du compositeur. Et moi qui construisais cet objet impossible dans mon atelier parisien pendant que le monde continuait sa descente vertigineuse, Gaza en ruines depuis dix-huit mois, Trump au pouvoir depuis cent jours, l’Ukraine saignant depuis trois ans, les machines composant de la musique sans âme, et moi, artisan obstiné, assemblant patiemment bois et peinture et couleurs et cordes invisibles, croyant encore qu’un objet de beauté pouvait résister au chaos, croyant encore que l’art avait un sens, que Scriabine avait raison, que la fusion était possible, que l’extase existait, que l’océan respirait vraiment, que le piano jouait vraiment une musique ancestrale en continu, comme un battement de cœur cosmique, comme une respiration universelle, et je travaillais jour après jour, semaine après semaine, mars, avril, les lignes colorées verticales, les douze couleurs de la gamme chromatique, Do rouge, Do# violet, Ré jaune, Ré# reflet d’acier, Mi bleu pétrole, Fa rouge profond, Fa# bleu éclatant, Sol orange rosé, Sol# violet, La vert, La# reflet métallique, Si bleu, et je les répétais octave après octave, comme Scriabine l’avait rêvé, comme Bach l’avait fait avec son Clavier bien tempéré, vingt-quatre préludes et fugues dans toutes les tonalités, démonstration magistrale du système tempéré, et moi je faisais ma démonstration, ma fusion, mon manifeste, Peint-Piano Opus 12, mon œuvre-synthèse, tout ce que j’étais condensé en un seul objet, musicien peintre sculpteur poète mystique, tout ensemble, indissociable, comme le piano et le panneau étaient maintenant indissociables, comme la musique et la peinture étaient devenues une seule chose, un seul corps, un seul souffle.
Je me souviens de ma mère qui m’avait mis pour la première fois devant un piano, j’avais six ans, Brașov, années soixante-dix, l’appartement froid, le piano vertical ancien, les touches jaunies par le temps, et ses mains à elle qui guidaient mes doigts hésitants, Do Ré Mi Fa Sol La Si Do, la gamme, l’alphabet de la musique, la base de tout, et j’aimais ça, j’aimais le son, j’aimais la résonance dans la caisse de bois, j’aimais sentir les vibrations sous mes doigts, comme si le piano respirait, comme s’il était vivant, et il l’était, bien sûr qu’il l’était, tous les instruments sont vivants si on les aime assez, si on leur donne assez d’attention, assez de passion, assez de foi, Gepetto et Pinocchio, le créateur et sa création qui prend vie par l’amour, par la dévotion, par l’obstination, et j’ai joué pendant des années, piano, guitare, violon, tous ces instruments qui m’ont accompagné dans mon enfance roumaine, dans mon adolescence sous Ceaușescu, et puis je suis passé à la peinture, à la sculpture, à la photographie, mais la musique n’est jamais partie, elle est restée là, dans mes mains, dans mon oreille intérieure, dans ma façon de voir les couleurs, de composer une toile, de structurer une image, tout était musical encore, tout était rythme et harmonie et contrepoint et fugue, je peignais comme on compose, je sculptais comme on orchestre, et un jour, mars deux mille vingt-cinq, j’ai eu cette idée folle, ce rêve impossible, fusionner vraiment, matériellement, physiquement, un piano et une peinture, créer l’objet que Scriabine avait rêvé mais n’avait jamais pu réaliser, le clavier à lumières, l’instrument qui projette des couleurs, la synesthésie incarnée, et j’ai commencé à chercher un vieux piano, pas n’importe lequel, il fallait qu’il ait une histoire, une patine, une âme, et je l’ai trouvé dans une brocante de banlieue parisienne, un piano droit des années trente, bois sombre, mécanique apparente, table d’harmonie en épicéa encore résonnante, magnifique objet délaissé, abandonné, oublié, comme moi j’avais été exilé, comme mon pays avait été oublié après la chute du Mur, et je l’ai ramené dans mon atelier, je l’ai nettoyé, restauré partiellement, pas trop, il fallait garder les traces du temps, les égratignures, les taches, l’usure, tout ça faisait partie de lui, de son histoire, de sa vie.
Et puis j’ai construit le panneau, grand format vertical, comme un chevalet géant fixé au-dessus du piano, symétrie parfaite, le piano qui supporte la peinture, la peinture qui couronne le piano, équilibre, fusion, mariage, et j’ai commencé à peindre les lignes, les douze couleurs de Scriabine, Do rouge Do# violet Ré jaune Ré# reflet d’acier Mi bleu pétrole Fa rouge profond Fa# bleu éclatant Sol orange rosé Sol# violet La vert La# reflet métallique Si bleu, et je les ai peintes verticalement, comme des cordes, comme des colonnes de lumière, comme une pluie cosmique tombant depuis le haut du tableau, et au centre, progressivement, une forme a émergé, je ne l’avais pas vraiment planifiée, elle est venue toute seule, guidée par ma main, par mon inconscient, par l’océan intérieur que je porte en moi depuis toujours, cet océan métaphorique qui est la musique primordiale, le son originel, la respiration du monde, les vagues qui ne s’arrêtent jamais, le flux et le reflux éternel, la marée cosmique, et j’ai peint cet océan en gris-verts, tons tempérés, ni trop chauds ni trop froids, équilibrés, harmonieux, comme un accord bien tempéré, comme le système de Bach transposé en peinture, gris-verts tempérés, titre qui s’est imposé de lui-même, évidence poétique, jeu de mots musical, référence savante et accessible à la fois, et les lignes colorées traversaient cet océan, pluie tombant sur l’eau, cordes de harpe cosmique, rideau de lumière, voile translucide devant un paysage intérieur, et peu à peu l’œuvre prenait forme, prenait vie, respirait vraiment, je le sentais, ce n’était plus un objet inerte, c’était devenu un être vivant, Pinocchio devenu vrai garçon, piano devenu créature respirante, et je travaillais avec dévotion, avec foi, avec amour, comme on prie, comme on médite, comme on fait une icône dans la tradition orthodoxe, image sacrée, fenêtre vers le divin, objet de contemplation, et c’était ça, Peint-Piano était devenu mon icône personnelle, pas du Christ ni des saints, mais de ma spiritualité propre, de ma foi dans l’art, dans la fusion, dans la beauté comme résistance au chaos du monde.
Avril deux mille vingt-cinq. Dehors, le monde continuait. Trump au pouvoir depuis le vingt janvier, cent jours de chaos, de décrets absurdes, de mensonges éhontés, de destruction systématique de tout ce qui avait été construit, démocratie américaine en lambeaux, Europe terrorisée, alliés trahis, ennemis encouragés, et Gaza, mon Dieu Gaza, dix-huit mois de guerre totale, de bombardements incessants, de famine organisée, cinquante mille morts, peut-être plus, peut-être beaucoup plus, qui comptait encore, qui regardait encore ces images insoutenables, ces enfants déchiquetés, ces mères hurlantes, ces immeubles effondrés, ces hôpitaux détruits, et l’Ukraine, trois ans déjà, trois ans de résistance héroïque et vaine, trois ans de morts et de destructions, et l’Occident fatigué, l’aide compromise, Trump menaçant de tout arrêter, Poutine souriant, victoire en vue, et le climat, bien sûr le climat, records battus chaque mois, +1.6°C maintenant, irréversible, accéléré, fonte des glaces, incendies géants, inondations catastrophiques, mais personne n’agissait vraiment, tout le monde continuait comme si de rien n’était, business as usual, et les intelligences artificielles, nouveauté de l’année, Suno, Udio, machines qui composaient maintenant de la musique automatiquement, “à la manière de Bach”, “à la manière de Beethoven”, “à la manière de Miles Davis”, algorithmes sophistiqués analysant des milliers d’œuvres et générant des “nouvelles compositions” en quelques secondes, et les débats rageurs, est-ce encore de l’art, est-ce de la création ou juste du calcul, les musiciens inquiets, menacés dans leur existence même, bientôt remplaçables, obsolètes, inutiles, et moi dans mon atelier parisien, artisan obstiné, dépassé peut-être, ridicule sûrement, peignant à la main, lentement, patiemment, amoureusement, des lignes colorées sur un panneau de bois fixé à un piano ancien, réalisant le rêve d’un compositeur mort il y a cent dix ans, Scriabine qui avait voulu fusionner son et couleur, qui avait composé Prométhée avec son clavier à lumières en 1910, œuvre visionnaire, utopique, à peine réalisable avec la technologie de l’époque, et qui était mort à quarante-trois ans sans avoir pu accomplir son rêve ultime, le Mysterium, œuvre totale de sept jours combinant musique lumière danse parfums, extase collective, transfiguration de l’humanité, projet grandiose et fou, et moi, humble peintre roumain exilé, je reprenais ce rêve, je l’accomplissais à ma façon, pas avec de la technologie, pas avec des projections éphémères, mais avec de la matière, du bois, de la peinture, de la permanence, objet sculptural qui ne disparaît pas après le concert, qui reste, qui témoigne, qui affirme que oui, la fusion est possible, que oui, la beauté existe encore, que oui, l’art a encore un sens malgré tout, malgré le chaos, malgré les guerres, malgré les machines, malgré l’effondrement climatique, malgré Trump et Poutine et Netanyahu et tous les destructeurs, l’art résiste, l’art témoigne, l’art respire.
Et l’accord mystique, bien sûr, l’accord mystique de Scriabine, Do-Fa#-Sib-Mi-La-Ré, six notes suspendues, ambiguës, ni consonantes ni vraiment dissonantes, flottant dans un espace harmonique indéfini, sensation de mystère, d’ouverture, de possibilités infinies, Scriabine l’utilisait comme base de ses dernières œuvres, Prométhée, Poème de l’extase, compositions mystiques cherchant à transcender la tonalité classique, à ouvrir des portes vers d’autres dimensions, vers l’extase, vers le divin, et j’ai voulu inscrire cet accord dans ma peinture, pas littéralement bien sûr, je ne suis pas synesthète, je ne prétends pas que mes couleurs correspondent exactement aux sons, mais poétiquement, structurellement, les six couleurs correspondant aux six notes de l’accord sont plus présentes, plus intenses, rouge bleu-éclatant violet bleu-pétrole vert jaune, elles dominent la composition, elles créent l’harmonie visuelle, l’accord mystique traduit en peinture, et j’ai inscrit les mots “L’accord mystique” au bas du clavier, invitation, indication, pour celui qui voudrait jouer, pour celui qui comprendrait, pour celui qui chercherait la clé de l’œuvre, et j’imagine le concert possible, la performance potentielle, quelqu’un s’assoit au piano, joue ces six notes ensemble, Do-Fa#-Sib-Mi-La-Ré, et regarde simultanément les couleurs correspondantes sur le panneau, fusion accomplie, synesthésie poétique, rêve de Scriabine enfin réalisé, cent dix ans après sa mort, par un peintre roumain dans un atelier parisien pendant que le monde s’effondrait.
Au dos du panneau, j’ai écrit à la main, manifeste spontané, note d’atelier devenue partie de l’œuvre, la gamme chromatique complète avec les couleurs correspondantes selon Scriabine, DO# rouge RE jaune RE# reflet d’acier MI bleu pétrole FA rouge profond FA# bleu éclatant SOL orange rosé SOL# violet LA vert LA# reflet métallique SI bleu DO rouge, et puis “L’accord mystique”, et puis “Fait à Paris, avril 2025”, et puis ma signature, M.ARSAN, et puis le titre complet, “Peint-Piano opus 12 en Gris-Verts Tempérés”, opus 12 comme Beethoven opus 12 sonates pour violon, comme Scriabine opus 12 deux impromptus, comme Chopin opus 12 variations brillantes, moi aussi j’ai mon opus 12, mon œuvre-manifeste, ma déclaration de foi, et “Gris-Verts tempérés” jeu de mots poétique, clavier bien tempéré de Bach transposé en couleurs océaniques, zone tempérée entre froid et chaud, émotions tempérées entre extase et désespoir, équilibre fragile, harmonie précaire, beauté menacée mais encore présente, encore possible, encore vivante.
Et je pense à Gepetto, humble menuisier toscan qui avait sculpté une marionnette dans un morceau de bois parlant, Pinocchio le pantin qui voulait devenir un vrai garçon, et Gepetto qui l’aimait comme son fils, qui croyait en lui, qui avait foi en cette créature de bois, et la fée bleue qui exauçait le vœu, qui donnait vie à la marionnette, qui transformait le bois mort en enfant vivant, magie de l’amour, magie de la foi, magie de la passion créatrice, et je me sens comme Gepetto, artisan solitaire dans son atelier, créant un objet impossible, piano-peinture-sculpture-instrument, objet hybride qui n’existe dans aucune catégorie établie, ni purement musical ni purement pictural ni purement sculptural, mais tout à la fois, fusion totale, synthèse absolue, et cet objet prend vie par mon amour pour lui, par ma foi en lui, par ma passion obstinée, je le vois respirer, je l’entends jouer sa musique ancestrale, je sens l’océan qui pulse en lui, les vagues qui montent et descendent en rythme cosmique, la marée qui ne s’arrête jamais, et oui, Peint-Piano est vivant, aussi vivant que Pinocchio, aussi réel qu’un vrai garçon, parce que je crois en lui, parce que je l’ai créé avec amour, parce que j’y ai mis toute mon âme, toute mon histoire, toute ma vie, musicien devenu peintre qui n’a jamais cessé d’être musicien, roumain exilé qui porte en lui Brașov et Paris, Ceaușescu et la liberté, l’enfance au piano et la maturité au chevalet, tout condensé en cet objet unique, mon autoportrait indirect, non pas mon visage mais mon âme incarnée en piano-peinture.
Et l’océan, bien sûr, l’océan central, forme floue gris-vert émergeant du rideau de lignes colorées, paysage aquatique abstrait, nuages ou vagues, matière organique vivante, et cet océan donne l’impression que le piano joue une musique ancestrale en continu comme une respiration, c’est ce que j’ai écrit dans ma note explicative, et c’est vrai, profondément vrai, l’océan est la musique primordiale, le son qui existait avant les notes, avant les instruments, avant les compositeurs, le son originel de l’univers, le Big Bang encore résonnant treize milliards d’années plus tard, les vagues cosmiques, les marées gravitationnelles, la respiration du cosmos, expansion et contraction, systole et diastole, battement de cœur universel, et mon piano joue cette musique-là, pas une mélodie particulière, pas un morceau identifiable, mais LE son, LA musique éternelle qui ne cessera jamais tant qu’il y aura un univers, tant qu’il y aura des vagues, tant qu’il y aura de l’air qui vibre, et je regarde cet océan peint et j’entends vraiment cette musique, je ne suis pas fou, je ne suis pas en train d’halluciner, c’est juste que l’art réussit parfois à capturer quelque chose d’invisible, d’inaudible, à le rendre présent, à le matérialiser, et Peint-Piano fait ça, il rend visible l’invisible, il rend audible l’inaudible, il accomplit la magie que Scriabine cherchait, la fusion absolue des sens, la synesthésie universelle, l’extase mystique par la perception totale.
Avril deux mille vingt-cinq. J’ai terminé l’œuvre un soir, tard, seul dans l’atelier, lumière artificielle, silence autour, Paris endormi, et j’ai reculé pour regarder, pour voir enfin l’ensemble, le piano et le panneau réunis, l’objet complet, fini, accompli, et j’ai ressenti quelque chose d’étrange, un mélange de satisfaction et de tristesse, joie d’avoir réussi et mélancolie de savoir que ça ne changerait rien, que le monde continuerait sa course folle indifférente à ma petite création, Gaza continuerait de brûler, Trump continuerait de mentir, l’Ukraine continuerait de saigner, le climat continuerait de s’effondrer, les machines continueraient de composer sans âme, et mon Piano-Peint resterait là, dans mon atelier, bel objet inutile, magnifique et vain, témoignage dérisoire d’un artiste obstiné qui croyait encore qu’un piano et de la peinture pouvaient faire sens dans ce monde en ruines, et j’ai pleuré un peu, pas beaucoup, juste quelques larmes de fatigue et d’incertitude, est-ce que ça valait le coup, est-ce que ça avait un sens, est-ce que Scriabine avait raison de croire à l’extase, est-ce que l’art pouvait vraiment transcendre, transformer, transfigurer, ou est-ce que c’était juste du bruit et de la couleur, signifiant rien, accomplissant rien, changeant rien, et je ne sais pas, sincèrement je ne sais pas, après vingt-trois ans d’exil et soixante-deux ans de vie et quarante ans de création je ne sais toujours pas si l’art a un sens, s’il sert à quelque chose, s’il justifie l’effort, le temps, la passion, l’obsession, mais je continue quand même, parce que c’est tout ce que je sais faire, parce que c’est qui je suis, parce que sans ça je ne serais rien, je n’existerais pas, et alors j’ai essuyé mes larmes et j’ai regardé encore une fois le Piano-Peint, et il était beau, vraiment beau, et il respirait, vraiment il respirait, l’océan gris-vert pulsait doucement, les lignes colorées vibraient subtilement, la musique ancestrale jouait en silence, et j’ai pensé que peut-être c’était assez, peut-être que créer de la beauté dans un monde laid était déjà quelque chose, peut-être que résister au chaos par l’harmonie était déjà une victoire, petite victoire dérisoire mais victoire quand même, et j’ai souri, souri tristement mais souri quand même, et j’ai inscrit au dos du panneau “Fait à Paris, avril 2025”, date future devenue présent, présent qui deviendrait bientôt passé, mais préservé dans l’œuvre, capturé pour toujours, Peint-Piano Opus 12 en Gris-Verts tempérés, mon icône, mon Pinocchio, mon rêve de Scriabine, ma foi obstinée dans l’impossible fusion.
Sept mois plus tard, novembre deux mille vingt-cinq, je peindrais Soledad, le Christ accablé assis dans le désert, incapable de repartir, accablé par le poids de la conscience, surveillant un monde devenu stérile, et je me demanderais ce qui s’était passé entre avril et novembre, entre l’extase scriabinienne et le désespoir christique, entre l’océan qui respire et le désert qui étouffe, entre la musique ancestrale et le silence accablé, qu’est-ce qui avait changé, le monde ou moi, est-ce que le monde avait encore empiré ou est-ce que j’avais juste compris que même Peint-Piano, même cette beauté, même cette fusion, ne suffisait pas, qu’il fallait quelque chose de plus, une présence, une conscience, un Christ même silencieux même accablé même incapable de sauver, juste là, témoin, gardien, veilleur, et je comprendrais que les deux œuvres se répondaient, s’opposaient et se complétaient, Peint-Piano l’espoir, Soledad le désespoir, Peint-Piano la transcendance possible, Soledad la conscience douloureuse nécessaire, Peint-Piano Scriabine, Soledad le Christ, musique et prière, extase et veille, beauté et douleur, deux faces de la même médaille, de la même vie, de la même humanité qui crée et qui souffre, qui rêve et qui s’effondre, qui chante et qui pleure, et moi entre les deux, artiste exilé vieillissant, peignant obstinément ses icônes personnelles, témoignant de ce temps absurde, de ce monde impossible, de cette vie qui continue malgré tout, malgré Gaza et Trump et Poutine et le climat et les machines, malgré le silence de Dieu et l’indifférence du cosmos, la vie qui continue, l’art qui continue, le piano qui respire, l’océan qui joue, la musique ancestrale en continu comme un battement de cœur, comme une respiration, toujours, encore, jusqu’à la fin.
Peint-Piano Opus 12 en Gris-Verts tempérés. Avril deux mille vingt-cinq. Scriabine ressuscité. Gepetto et Pinocchio. L’icône qui respire. L’accord mystique. Les douze couleurs tempérées. L’océan intérieur. La foi dans l’impossible. L’art comme résistance. La beauté malgré le chaos. Opus 12 d’un musicien qui peint. Opus 12 d’un peintre qui compose. Opus 12 d’un exilé qui croit encore.




