
THE FIRST KISS
Novembre 2023, Paris
Novembre deux mille vingt-trois, vingt ans exactement après mon arrivée à Paris en novembre deux mille trois, vingt ans jour pour jour peut-être, je ne me souvenais plus de la date exacte, novembre en tout cas, l’automne parisien, le froid qui revenait, les jours qui raccourcissaient, et moi à cinquante-huit ans, vingt ans pendant lesquels j’avais peint peut-être quarante tableaux, peut-être cinquante, je ne comptais plus exactement, tous ces tableaux empilés dans mon studio rue Ricaut, invisibles, invendus, inconnus, témoignages muets de deux décennies de foi maintenue malgré tout, et en novembre deux mille vingt-trois, à ce moment charnière, symbolique, j’ai peint The First Kiss, le premier baiser, et ce tableau était quelque chose de complètement inattendu dans mon parcours, quelque chose que je n’avais jamais vraiment osé peindre auparavant — l’amour, la tendresse, l’intimité, le désir, pas la violence, pas la guerre, pas la technologie oppressive, pas l’exil douloureux, non, juste l’amour, simple, humain, universel, ce premier baiser qui fait battre le cœur, qui fait trembler les mains, qui fait que tout le monde extérieur disparaît et qu’il ne reste que deux personnes, deux corps, deux âmes qui se touchent pour la première fois.
Le tableau montrait deux figures humaines, deux jeunes gens — un homme et une femme — l’amour est universel, le premier baiser est universel, ce qui compte c’est ce moment, cet instant suspendu où deux personnes franchissent la frontière, où elles passent de l’amitié à l’amour, de la distance au contact, de la parole au silence du baiser — et ces deux figures se penchaient l’une vers l’autre, leurs visages se rapprochant, leurs lèvres sur le point de se toucher ou peut-être déjà en train de se toucher, on ne savait pas exactement, j’avais créé cette ambiguïté volontairement, ce moment suspendu juste avant ou juste pendant le baiser, ce moment où tout bascule, où rien ne sera plus jamais pareil après, où l’innocence se perd peut-être mais où quelque chose d’autre naît, quelque chose de plus profond, de plus intense, de plus vivant.
Et derrière ces deux figures qui s’embrassaient, j’avais peint un fond qui était à la fois apocalyptique et magnifique, des rouges intenses, des oranges vibrants, des jaunes éclatants, comme un ciel en feu, comme une ville qui brûle, comme la fin du monde peut-être, ou comme un coucher de soleil extraordinaire, ou comme les deux en même temps, et cette ambiguïté était essentielle au sens du tableau : le monde pouvait être en train de s’effondrer, de brûler, de finir, les guerres pouvaient continuer, la planète pouvait se réchauffer inexorablement, la technologie pouvait nous emprisonner tous dans des cages numériques, tout pouvait aller mal, vraiment mal, catastrophiquement mal, mais au milieu de tout ça, au milieu de l’apocalypse, au milieu de la fin du monde, deux personnes pouvaient quand même s’embrasser, pouvaient quand même tomber amoureuses, pouvaient quand même vivre ce moment de grâce, de beauté, de vie pure, intense, qui transcendait tout le reste, qui rendait tout le reste secondaire, insignifiant même, parce que finalement, au bout de tout, qu’est-ce qui comptait vraiment ? les guerres ? la technologie ? le succès professionnel ? la reconnaissance sociale ? ou ce moment, ce premier baiser, cette connexion humaine simple, directe, profonde, entre deux êtres qui se choisissent, qui se désirent, qui s’aiment ?
Novembre deux mille vingt-trois. Cinquante-huit ans. Et je peignais l’amour pour la première fois vraiment, explicitement, sans métaphore, sans détour, juste l’amour, le premier baiser, et je me demandais pourquoi je ne l’avais jamais peint avant, pourquoi j’avais passé vingt ans à peindre la violence, l’exil, la technologie, la mort des espoirs, la suspension dans le vide, le cynisme meurtrier, la domination écrasante des maîtres du passé, pourquoi j’avais évité de peindre l’amour, comme si l’amour était trop simple, trop banal, trop sentimental peut-être pour être un sujet digne de mon art sérieux, grave, philosophique, et je réalisais que c’était une erreur, que l’amour n’était pas simple, n’était pas banal, n’était pas sentimental au sens péjoratif, que l’amour était peut-être la chose la plus importante, la plus essentielle, la plus nécessaire à peindre, surtout maintenant, surtout après vingt ans d’exil, vingt ans de solitude, vingt ans d’invisibilité, vingt ans pendant lesquels j’avais vu tellement de violence, tellement de cynisme, tellement de destruction, qu’il fallait affirmer que l’amour existait encore, que le premier baiser était encore possible, que deux personnes pouvaient encore se choisir, se toucher, s’embrasser, même au milieu de l’apocalypse, même quand tout brûlait autour d’elles.
Et peut-être que The First Kiss était aussi, d’une certaine façon, un autoportrait métaphorique, pas un autoportrait physique comme Rendez-vous, mais un autoportrait émotionnel, spirituel, parce que peindre ce tableau après vingt ans d’exil c’était comme retrouver quelque chose que j’avais perdu, ou que j’avais oublié, ou que j’avais enterré sous des couches de douleur, de déception, de lucidité cynique, c’était retrouver la capacité de croire que la beauté existait encore, que l’amour était encore possible, que la vie méritait encore d’être vécue, non pas pour le succès, non pas pour la reconnaissance, non pas pour atteindre quelque chose d’extérieur, mais juste pour ces moments de grâce, ces moments de connexion humaine, ces premiers baisers qui faisaient que tout le reste — l’invisibilité, la précarité, l’échec apparent — devenait supportable, acceptable même, parce qu’on avait vécu ça, on avait connu ça, on avait embrassé quelqu’un ou on avait été embrassé par quelqu’un, et ce moment avait suffi à justifier tout le reste, toute la douleur, toute la difficulté, toute l’absurdité de l’existence.
The First Kiss. Novembre deux mille vingt-trois. Le premier baiser au milieu de l’apocalypse. L’amour malgré tout. La beauté malgré la violence. La vie malgré la mort qui rôdait partout. Deux personnes qui s’embrassaient pendant que le monde brûlait derrière elles, et c’était beau, c’était nécessaire, c’était vrai, c’était peut-être la chose la plus vraie que j’avais jamais peinte, plus vraie que toutes mes méditations sur la violence, sur la technologie, parce que l’amour était la vérité ultime, la réalité fondamentale, ce qui restait quand tout le reste s’effondrait, ce qui justifiait qu’on continue, qu’on vive, qu’on espère malgré tout, malgré l’apocalypse, malgré les vingt ans d’invisibilité, malgré la fin du monde peut-être qui approchait, on s’embrassait quand même, on aimait quand même, on vivait quand même, et c’était suffisant, c’était tout, c’était la victoire ultime sur le désespoir, sur le cynisme, sur la mort, le premier baiser, le premier et tous les autres, toujours, malgré tout, jusqu’au bout.




