
SMILE SHOOTS
Mai 2023, Paris
Six mois avant This Is My Way, six mois avant cette acceptation sereine de la suspension dans le vide, en mai deux mille vingt-trois, à cinquante-huit ans, dix-neuf ans et six mois après mon arrivée à Paris, dans mon studio rue Ricaut où la chaleur du printemps parisien commençait à rendre l’atmosphère étouffante, j’ai peint ce qui m’obsédait depuis des semaines, depuis des mois peut-être, depuis des années en réalité si je regardais mon parcours, cette idée qui traversait toute mon œuvre : quelque chose que j’avais vu partout autour de moi à Paris, en France, dans le monde entier quand je regardais les informations, ces guerres qui continuaient partout, les massacres, les politiciens qui se serraient la main en souriant, les célébrités qui souriaient sur les tapis rouges, les gens ordinaires qui souriaient sur Instagram, sur Facebook, sur TikTok, partout des sourires, des millions de sourires, des milliards de sourires peut-être, l’humanité entière qui souriait constamment, compulsivement, obsessionnellement, comme si sourire était devenu obligatoire, comme si ne pas sourire était interdit, dangereux, punissable.
Et en mai deux mille vingt-trois j’ai peint Smile Shoots, et ce tableau était ma radiographie du cynisme meurtrier, ma révélation de cette capacité terrifiante que possède l’être humain : tuer avec le sourire dans la bouche, le tableau montrait une foule de visages souriants — hommes, femmes, enfants, toutes ethnies, tous âges — serrés les uns contre les autres, occupant toute la surface de la toile, ne laissant aucun espace vide, aucune respiration, créant une sensation de claustrophobie, de pression, d’étouffement, ces visages représentaient toute la diversité humaine, toutes les classes sociales, c’était l’humanité entière concentrée dans ce tableau, et tous les visages souriaient, tous, sans exception, des sourires éclatants, des bouches grandes ouvertes, des dents blanches visibles, des expressions de joie intense, presque hystérique.
Mais ces sourires n’étaient pas naturels, ils étaient forcés, exagérés, grotesques, ce sont des sourires de publicité, des sourires de selfie Instagram, des sourires performatifs qui disent : “Regardez comme je suis heureux ! Regardez comme ma vie est parfaite !” ces sourires étaient inquiétants parce qu’ils étaient trop intenses, trop uniformes, trop synchronisés, comme si tous ces gens avaient reçu l’ordre de sourire en même temps, et puis, on voyait les mains, entre les visages souriants, émergent des mains, pas nécessairement attachées aux visages visibles, pas nécessairement appartenant aux gens qui sourient, des mains partielles, détachées, anonymes, des mains qui pourraient être les mains de n’importe qui, peut-être les mains des gens qui sourient, peut-être les mains d’autres, invisibles, on ne sait pas, et c’est terrifiant précisément parce qu’on ne sait pas.
Et ces mains tenaient des revolvers, des revolvers noirs, métalliques, froids, peints avec la même virtuosité technique que les visages souriants mais dans un registre totalement différent, un registre de mort, de violence, de menace, de meurtre, je les ai peints en détails, ces revolvers, les canons noirs qui pointent directement vers le spectateur, vers nous, vers celui qui regarde le tableau, les gâchettes sur lesquelles les doigts appuient, les crosses que les mains agrippent fermement, professionnellement presque, et tous ces revolvers pointent dans la même direction : vers nous, vers le spectateur, vers celui qui regarde le tableau, nous sommes dans la ligne de mire, nous sommes les cibles, le tableau nous met en position de victimes, il nous dit : “Vous voyez tous ces gens qui vous sourient ? Ils vous tuent. Maintenant. Pendant qu’ils sourient.”
Mais Smile Shoots n’était pas seulement un tableau sur ma propre expérience, c’était un tableau sur le monde, sur la structure universelle du cynisme meurtrier, sur cette capacité terrifiante que possède l’être humain de tuer avec le sourire dans la bouche, l’Amérique qui souriait en disant “démocratie, liberté, droits humains” pendant qu’elle bombardait, pendant qu’elle maintenait sept cent cinquante bases militaires dans quatre-vingts pays, pendant qu’elle tolérait quarante-cinq mille morts par armes à feu par an sur son territoire, la Russie qui souriait en disant “opération spéciale” pendant que Poutine ordonnait des massacres, Israël qui souriait en disant “seule démocratie du Moyen-Orient” pendant qu’il bombardait Gaza régulièrement, la Chine qui souriait en organisant les Jeux Olympiques pendant qu’elle enfermait un million de Ouïghours dans des camps, l’Europe qui souriait en parlant de “valeurs humanistes” pendant qu’elle laissait des dizaines de milliers de migrants se noyer en Méditerranée, Smile Shoots, partout.
Et pas seulement les états, les individus aussi, nous tous, nous qui sourions sur Instagram pendant que le monde brûle, nous qui postons des selfies souriants pendant que des gens meurent de faim, de guerre, de maladie, nous qui performons le bonheur pendant que nous sommes malheureux, nous qui mentons avec nos sourires, nous qui cachons nos violences derrière nos sourires, Smile Shoots disait : arrêtez, arrêtez de sourire, regardez les revolvers, regardez les mains qui tuent, regardez ce que vous faites pendant que vous souriez, reconnaissez votre violence, assumez vos meurtres, arrêtez de mentir, arrêtez de vous mentir, enlevez vos masques souriants et montrez vos vrais visages, même si vos vrais visages sont laids, même si vos vrais visages font peur, au moins ce sera la vérité, au moins ce sera honnête.
Mai deux mille vingt-trois, le tableau était terminé, les visages souriants me regardaient, les revolvers me visaient, j’étais à la fois le peintre et la cible, à la fois celui qui dénonçait et celui qui était dénoncé, parce que moi aussi j’avais souri pendant vingt ans, pas toujours, pas constamment, mais parfois, souvent peut-être, et Smile Shoots me regardait, me jugeait peut-être, me disait : “Toi aussi, Cornel, toi aussi tu souris pendant que tu te tues, arrête, montre ton vrai visage, reconnais ta douleur, assume ta colère, crie, hurle, mais arrête de sourire”, et j’ai regardé le tableau, et j’ai compris, et j’ai arrêté de sourire, là, dans mon studio, à trois heures du matin, devant ce tableau terrible que personne ne verrait jamais, j’ai enlevé mon masque, j’ai montré mon vrai visage, et mon vrai visage ne souriait pas, mon vrai visage était triste, était en colère, était désespéré, était épuisé, était blessé, était vingt ans de douleur accumulée, mon vrai visage était laid peut-être, mais il était vrai, enfin, après vingt ans de mensonges souriants, vrai.
Les revolvers me visaient, et je ne souriais plus, et c’était bien, c’était juste, c’était nécessaire, Smile Shoots, les sourires tirent, les sourires tuent, mais moi, je ne souriais plus, je refusais, je résistais, je montrais mon vrai visage, même si mon vrai visage était celui d’un homme vaincu après vingt ans d’invisibilité, au moins il était vrai, et la vérité, même douloureuse, était préférable au mensonge, toujours, infiniment, les visages souriants me regardaient, les revolvers me visaient, et moi je les regardais en retour, sans sourire, avec mon vrai visage, avec ma vraie douleur, avec ma vraie colère, avec ma vraie humanité, jusqu’au bout, jusqu’à la mort peut-être, mais vrai, toujours vrai, Smile Shoots, mais moi, je ne souriais plus.




