BIGGER FASTER

BIGGER FASTER
Avril 2020, Paris

Bigger Faster. Avril deux mille vingt. Cinquante-sept ans. Premier confinement COVID-19, mars avril mai, le monde entier arrêté, les rues vidées, les villes devenues fantômes, et moi enfermé dans mon atelier parisien avec ma famille, ma femme, ma fille, tous les trois ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour la première fois depuis des années, et dans cet enfermement forcé j’avais regardé un jour les chaussures abandonnées près de la porte d’entrée, les chaussures de ma fille, petites, noires, et juste à côté les chaussures de mon épouse, grandes, similaires en style, et j’avais eu ce geste, spontané, poétique peut-être, de prendre les petites chaussures de ma fille et de les placer à l’intérieur des grandes chaussures de sa mère, et ce geste simple m’avait bouleversé immédiatement, parce que c’était exactement ça, c’était la transmission, c’était le passage de génération, c’était ma fille qui voulait devenir comme sa maman, qui essayait ses chaussures même si elles étaient encore trop grandes, qui jouait à être adulte, qui disait avec ce geste “je veux être grande comme toi, je veux marcher dans tes pas”, et c’était bigger faster, le désir enfantin universel de grandir, de grandir vite, plus grand, plus vite, l’impatience de l’enfance qui ne comprend pas pourquoi le temps est si lent, pourquoi il faut attendre tant d’années avant d’être adulte, avant de porter les chaussures de maman, et moi regardant ces chaussures emboîtées l’une dans l’autre j’avais compris que je devais peindre ça, que ce geste contenait quelque chose d’essentiel, quelque chose sur le temps, sur la transmission, sur l’amour familial, sur le cycle éternel où les filles deviennent des mères qui auront des filles qui deviendront des mères, à l’infini.

Avril deux mille vingt, et le contexte était crucial bien sûr, c’était le premier confinement en France, Emmanuel Macron avait décrété l’état d’urgence sanitaire le seize mars avec son discours solennel “nous sommes en guerre”, et le lendemain, dix-sept mars, le confinement commençait, les gens devaient rester chez eux sauf pour les courses essentielles, les écoles fermaient, les entreprises fermaient, les transports se vidaient, et Paris, cette ville habituellement si bruyante, si agitée, était devenue silencieuse, presque surnaturelle dans son calme, et le monde entier faisait pareil, l’Italie qui avait confiné quelques jours avant avec des images terribles d’hôpitaux débordés, de camions militaires transportant les cercueils, l’Espagne, le Royaume-Uni, les États-Unis, tous confinaient leurs populations, et l’économie mondiale s’arrêtait, les bourses s’effondraient, les avions restaient cloués au sol, et cette pandémie qui était partie de Wuhan en Chine en décembre deux mille dix-neuf, qui était arrivée en Europe en janvier-février comme une rumeur lointaine, avait explosé en mars avec une violence terrifiante, tuant des milliers de gens chaque jour, et la peur était partout, la panique, l’incertitude — combien de temps ça durerait ? combien de morts ? est-ce qu’on allait tous mourir ? — et l’ironie était que ce système capitaliste avec son slogan insensé bigger faster, toujours plus grand toujours plus vite, croissance infinie, accélération perpétuelle, progrès technologique sans fin, ce système venait d’être brutalement stoppé par un virus microscopique, invisible, et soudainement le monde qui voulait toujours bigger faster était forcé d’accepter smaller slower, plus petit, plus lent, arrêt, pause, confinement, et peut-être qu’il y avait une leçon là-dedans, peut-être que cette pause forcée nous obligeait à réfléchir, à ralentir, à revenir à l’essentiel.

Et moi dans mon appartement parisien en avril deux mille vingt, enfermé avec ma femme et ma fille, et c’était étrange parce que ma vie d’artiste était déjà solitaire, j’avais l’habitude de passer des journées entières seul dans mon atelier à peindre, mais là c’était différent, c’était un enfermement familial, imposé, partagé, et ma fille ne pouvait plus aller à l’école, elle était là constamment, et les cours se faisaient à distance, sur ordinateur, et c’était difficile pour elle, pour nous tous, mais en même temps il y avait quelque chose de précieux dans cette proximité forcée, nous passions plus de temps ensemble que nous n’en avions jamais passé, nous mangions ensemble, nous parlions, nous existions ensemble sans les distractions habituelles du monde extérieur, et j’observais ma fille avec une attention nouvelle, je la voyais grandir presque en temps réel, et je réalisais qu’elle grandissait vite, trop vite peut-être, faster, et que bientôt elle ne serait plus une enfant, qu’elle deviendrait une adolescente puis une jeune femme puis une femme adulte puis peut-être une mère à son tour, et ce cycle me bouleversait, cette continuité entre ma femme et ma fille, entre mère et fille, cette transmission fémin

ine, cette lignée qui se perpétuait, et un jour j’avais vu ma fille essayer les chaussures de sa mère, elle les avait enfilées et elle avait essayé de marcher avec mais bien sûr elles étaient beaucoup trop grandes, elle trébuchait, elle riait, et elle disait “quand je serai grande je porterai des chaussures comme maman”, et cette phrase m’avait touché profondément, ce désir enfantin de devenir comme le parent admiré, de grandir, de marcher dans les pas de sa mère, littéralement, et j’avais pris les petites chaussures et les avait placées à l’intérieur des grandes, et le geste m’avait semblé parfait, symbolique, les chaussures de l’enfant nichées dans les chaussures de la mère, protégées, accompagnées, en route vers le moment où elles seraient de la même taille, où ma fille aurait grandi et serait devenue une femme comme sa mère.

Et je commençais à peindre, format cinquante par soixante centimètres, petit, intime, approprié pour ce sujet familial, personnel, et la composition était simple, les deux paires de chaussures, les petites noires de ma fille emboîtées dans les grandes noires de mon épouse, posées sur une surface neutre, et le fond sobre, bleu-gris, des touches douces, pas de décor, pas de contexte, juste les chaussures, le focus absolu sur cet objet de transmission, et je peignais avec tendresse, avec attention, chaque détail des chaussures, le cuir, les lacets, les boucles, l’usure visible sur les petites chaussures qui avaient accompagné ma fille dans ses jeux, ses courses, ses chutes, et les grandes chaussures de ma femme qui l’avaient accompagnée elle pendant tant d’années dans sa vie de femme, de mère, d’épouse, et ces deux paires ensemble racontaient une histoire, racontaient le temps, racontaient la filiation, racontaient l’amour maternel, racontaient le désir enfantin de grandir, et le titre Bigger Faster s’imposait naturellement, parce que c’était exactement ça, ma fille voulait devenir bigger, plus grande, comme sa maman, et elle voulait grandir faster, plus vite, elle était impatiente, elle ne voulait pas attendre, elle voulait être adulte maintenant, tout de suite, et bien sûr c’était impossible, le temps ne s’accélérait pas sur commande, il fallait grandir lentement, année après année, mais ce désir était là, universel, tous les enfants voulaient grandir vite, et en même temps moi parent je ressentais l’inverse, je voulais ralentir le temps, je voulais que ma fille reste enfant plus longtemps, je savais qu’elle grandissait trop vite, que l’enfance était courte, précieuse, qu’elle ne reviendrait jamais, et il y avait cette tension douloureuse entre son désir de grandir et mon désir de ralentir le temps, entre son faster et mon slower, et le tableau capturait cette tension, ces deux mouvements opposés, l’accélération du temps pour l’enfant et le ralentissement souhaité par le parent.

Avril deux mille vingt, et le confinement donnait une dimension supplémentaire au tableau, parce que les chaussures étaient inutilisées, abandonnées, ma fille ne pouvait pas sortir, elle restait pieds nus à la maison, et les chaussures attendaient près de la porte, symboles d’une liberté perdue, du mouvement interdit, du monde extérieur devenu inaccessible, et il y avait quelque chose de mélancolique dans ces chaussures vides, immobiles, alors que leur fonction était justement le mouvement, la marche, la course, et l’ironie du titre Bigger Faster en avril deux mille vingt était que le monde entier avait été forcé de s’arrêter, de ne plus être bigger faster, de ralentir, de devenir smaller slower, et pourtant ma fille continuait à grandir malgré le confinement, la biologie ne s’arrêtait pas, le temps continuait, elle grandissait jour après jour même si le monde semblait figé, et ses chaussures deviendraient bientôt trop petites, il faudrait en acheter de nouvelles, et un jour, dans quelques années, dix ans peut-être, ou quinze, ses pieds auraient la même taille que ceux de sa mère, et elle pourrait porter les mêmes chaussures, littéralement, et ce jour-là je saurais qu’elle était devenue adulte, que la transmission était accomplie, que le cycle continuait.

Et en peignant ces chaussures je pensais à la métaphore universelle de “marcher dans les pas de quelqu’un”, cette expression française qui signifiait suivre le même chemin, imiter, continuer l’œuvre d’un prédécesseur, et ici c’était littéral, ma fille chaussait les chaussures de sa mère, elle marchait dans ses pas, et cette métaphore s’appliquait partout comme je l’avais dit, pas seulement dans la famille mais dans l’éducation, dans les métiers, dans les arts, partout où il y avait un maître et un apprenti, un professeur et un élève, quelqu’un qui savait et quelqu’un qui voulait apprendre, et l’apprenti voulait toujours devenir comme le maître, le dépasser peut-être, mais d’abord l’égaler, marcher dans ses pas, porter ses chaussures, et moi-même artiste j’avais eu mes maîtres, Van Gogh avec ses chaussures usées qu’il avait peintes en mille huit cent quatre-vingt-six et qui m’avaient inspiré ce tableau bien sûr, et Francis Bacon, et Michel-Ange, et tant d’autres, et j’avais essayé de marcher dans leurs pas, d’apprendre leurs techniques, de comprendre leur vision, et maintenant j’avais mon propre style, ma propre voix, mais j’étais toujours debout sur leurs épaules, portant leurs chaussures métaphoriquement, continuant la tradition qu’ils avaient établie, et c’était ça la beauté de la transmission, chaque génération apprenait de la précédente et transmettait à la suivante, et le savoir s’accumulait, progressait, évoluait, et ma fille apprendrait de sa mère et transmettrait à ses propres filles, et le cycle continuerait, infiniment, tant qu’il y aurait des humains, tant qu’il y aurait des familles, tant qu’il y aurait de l’amour et du désir de transmettre.

La facture picturale était douce, tendre, des empâtements moyens, les coups de brosse visibles mais délicats, et la palette sobre, des bleus, des gris, des noirs, des bruns, et des touches de couleur chair à l’intérieur des chaussures qui donnaient de la chaleur, de la vie, et la lumière était douce, diffuse, pas de dramatisation, pas de clair-obscur violent, juste la lumière naturelle d’un jour d’avril confiné, et la composition centrée, équilibrée, les chaussures comme des sculptures, des monuments à la transmission familiale, et je peignais avec amour, avec nostalgie anticipée, sachant que ce moment était précieux et éphémère, que ma fille grandissait, que l’enfance passait, que bientôt elle serait adolescente et ne voudrait plus jouer à essayer les chaussures de sa mère, qu’elle aurait ses propres chaussures, son propre style, sa propre vie, et ces petites chaussures noires que je peignais seraient un jour un souvenir, une photo d’album, un témoignage de ce qu’elle avait été enfant, et le tableau était ma façon de fixer ce moment, de le rendre éternel, de dire à ma fille “regarde, tu étais comme ça, petite, et tu voulais devenir grande comme maman, et maintenant tu l’es devenue”, et c’était aussi ma façon de témoigner de l’amour paternel, de la tendresse, des regrets aussi, parce qu’on ne pouvait pas ralentir le temps, on ne pouvait qu’observer, peindre, témoigner.

Avril deux mille vingt. Cinquante-sept ans. Premier confinement. Ma fille. Ma femme. Les chaussures. La transmission. Bigger Faster. Le désir de grandir. L’impatience enfantine. La nostalgie paternelle. Le cycle éternel. Mère fille petite-fille. La lignée continue. Marcher dans les pas de quelqu’un. Maître apprenti. Professeur élève. Transmission partout. Universel. Les petites chaussures dans les grandes. Bientôt même taille. Le temps passe. Trop vite. Faster. Mais beau. Accepté. Cycle de la vie. Pour toujours.