
BROTHERS
Janvier 2012, Paris
Brothers. Janvier deux mille douze. Quarante-neuf ans. Fraternité hassidique. Fraternité spirituelle. Fraternité humaine universelle. Tous frères. Deux hommes juifs hassidiques reconnaissables à leurs chapeaux noirs, barbes, papillotes, se faisant face, séparés par ce qui semble être un mur ou une cloison, levant les yeux vers le haut, image de prière, de séparation, de fraternité spirituelle, et je ne savais pas exactement ce que je peignais, pourquoi ces deux hommes, pourquoi ce mur entre eux, pourquoi ces regards levés, est-ce que je peignais la communion ou la séparation, l’unité ou la division, la foi partagée ou la barrière physique, brothers, frères en anglais, mot simple, mot universel, frères de sang, frères en foi, frères en humanité, et ces deux hassidim incarnaient toutes ces fraternités simultanément, frères juifs, frères croyants, frères humains, séparés par un mur qui pourrait être tout, frontière politique, différence d’interprétation religieuse, barrière psychologique, ou juste distance physique nécessaire, espace vital, respiration, et leurs regards levés vers le même ciel, vers le même Dieu, vers le même Espoir peut-être, et cette communion spirituelle malgré la séparation matérielle, c’était ça que je voulais peindre, cette possibilité de fraternité malgré les obstacles, cette communauté malgré les divisions, cette unité malgré les séparations.
Janvier deux mille douze. Dialogue entre fraternité humaine et espoir divin comme si mon inconscient tissait un récit à travers les toiles, récit spirituel, quête religieuse, recherche de fraternité et de transcendance, et Brothers était le premier chapitre, la fraternité est possible, l’espoir existe, Dieu regarde.
Je me souviens de ma fascination pour les hassidim, Paris Marais, je les croisais souvent, silhouettes noires reconnaissables entre mille, chapeaux larges shtreimel ou spodik, longues barbes, papillotes bouclées, costumes sombres, et je les regardais avec curiosité, respect, incompréhension aussi, qui sont ces hommes, pourquoi ce costume, pourquoi cette séparation visible du reste du monde, pourquoi cette fidélité obstinée à une tradition millénaire, et je ressentais quelque chose de troublant, mélange d’admiration et d’inquiétude, admiration pour la foi inébranlable, pour la communauté solidaire, pour la résistance culturelle malgré les persécutions, l’Holocauste, l’exil, la diaspora, et inquiétude pour la fermeture aussi, pour le refus de la modernité, pour les règles strictes, pour la séparation hommes-femmes, pour l’orthodoxie rigide, et je voulais peindre cette ambivalence, cette fascination complexe, et Brothers incarnait ça, deux hommes hassidiques magnifiques dans leurs costumes sombres, dignes, spirituels, mais séparés par un mur, pourquoi ce mur, qui l’a construit, eux-mêmes ou le monde extérieur, séparation choisie ou imposée, et la question restait ouverte, délibérément ouverte, ambiguë, troublante.
Janvier deux mille douze. Le monde continuait. Zone euro en crise, Grèce agonisant, austérité généralisée, et la campagne présidentielle française commençait, Hollande contre Sarkozy, gauche contre droite, espoirs et désillusions, et le Printemps arabe continuait, Syrie basculant dans la guerre civile, Assad massacrant son peuple, et Israël-Palestine enlisé comme toujours, colonies, occupation, violence quotidienne, et les hassidim de Jérusalem ou de New York ou de Paris continuaient leur vie parallèle, séparés du monde moderne, fidèles à leurs traditions, et je peignais ces deux hommes comme symboles de résistance culturelle, de fidélité identitaire, mais aussi de séparation problématique, de fermeture inquiétante, et le mur entre eux incarnait toutes les séparations du monde, mur de séparation en Cisjordanie, frontières fermées en Europe, divisions religieuses ethniques nationales, et ces deux frères séparés par un mur levant les yeux vers le même ciel témoignaient que oui, malgré les murs, malgré les séparations, la fraternité reste possible, la communion spirituelle existe, nous regardons tous le même ciel, nous prions tous le même Dieu peut-être, ou des dieux différents mais avec la même ferveur, la même foi, le même espoir.
Et la fraternité de sang, bien sûr, frères biologiques, frères génétiques, et je me demandais en peignant, sont-ils vraiment frères ces deux hommes, ont-ils les mêmes parents, ou sont-ils frères au sens large, frères en foi, frères en communauté, frères en humanité, et finalement peu importe, brothers évoque toutes les fraternités, biologiques et spirituelles, charnelles et abstraites, et ces deux hassidim représentaient la fraternité juive millénaire, peuple dispersé mais uni, diaspora mondiale mais identité commune, et je pensais à mon propre peuple, roumains, exilés eux aussi, dispersés eux aussi, mais avec moins de cohésion, moins de traditions visibles, moins de résistance culturelle, et je ressentais quelque chose comme de l’envie, oui de l’envie, ces hassidim avaient quelque chose que je n’avais pas, appartenance claire, identité forte, communauté solidaire, et moi roumain de Brașov à Paris je peignais ces deux frères avec une tendresse mélancolique, tendresse pour leur fraternité.
Le mur entre eux, élément central, pourquoi ce mur, et je cherchais une réponse, une explication, peut-être que c’est le mur de prière, Mur des Lamentations, Kotel, mur sacré de Jérusalem où les juifs prient depuis deux mille ans, et ces deux hommes seraient en train de prier devant ce mur, levant les yeux vers le ciel, communiant avec Dieu malgré la pierre entre eux, ou peut-être que c’est le mur de séparation, barrière physique entre deux interprétations du judaïsme, hassidim contre mitnagdim, orthodoxes contre libéraux, divisions internes à la communauté juive, fraternité compliquée par les différences théologiques, ou peut-être que c’est juste un mur architectural, deux hommes de chaque côté d’un bâtiment, synagogue ou yeshiva, école religieuse, et ils se retrouvent accidentellement face à face, séparés par le mur mais unis par le hasard, et leurs regards se croisent, se reconnaissent, brothers, frères, et ils lèvent les yeux ensemble vers le ciel, prière spontanée, communion silencieuse, fraternité malgré la séparation.
Et les détails que j’avais travaillés, l’homme à gauche en noir, shtreimel large, chapeau de fourrure hassidique porté le shabbat et les jours de fête, barbe noire fournie, papillotes longues bouclées sur les tempes, costume sombre traditionnel, veste chemise blanche, profil noble tourné vers la droite, regard levé vers le haut, concentration intense, ferveur visible, et l’homme à droite en blanc ou clair, kippa blanche, calotte juive simple, barbe aussi, peut-être plus jeune, peut-être d’une autre branche, et le contraste des couleurs, noir et blanc, obscurité et lumière, tradition stricte et modernité relative, et les deux unis par le regard levé, par la prière commune, par la fraternité spirituelle, et le fond abstrait que j’avais choisi, gris bleu blanc jaune, touches gestuelles, atmosphère indéfinie, ni intérieur ni extérieur, espace spirituel plutôt que physique, zone de prière, de méditation, de communion, et le mur central vertical séparant la composition en deux moitiés égales, symétrie presque parfaite, et cette symétrie renforçait le message, deux hommes égaux, deux frères, deux moitiés d’un même tout, séparés mais indissociables.
Janvier deux mille douze, je travaillais sur cette toile dans mon atelier parisien, hiver froid, lumière grise, et je pensais à Jérusalem que je n’ai jamais visitée, ville sainte pour trois religions, juifs chrétiens musulmans, fraternité abrahamique potentielle mais conflits permanents réels, et ces deux hassidim incarnaient la possibilité de fraternité malgré tout, malgré les divisions, malgré les conflits, malgré les murs, et je peignais avec espoir, espoir rare chez moi, espoir fragile mais espoir quand même, oui la fraternité est possible, oui nous sommes tous frères, frères de sang ou frères en humanité, et les murs peuvent être franchis, les barrières peuvent être levées, les séparations peuvent être surmontées, et ces deux hommes levant les yeux vers le même ciel en témoignaient, ils ne se touchent pas, ils ne se parlent pas peut-être, mais ils partagent le même moment, la même prière, le même Dieu, et c’est déjà ça, c’est déjà beaucoup, c’est déjà tout.
Et la scène chargée d’émotion, de spiritualité, mais aussi d’interrogation, questions sans réponses, pourquoi sont-ils séparés, pourquoi ce mur entre eux, que regardent-ils vers le haut, Dieu, Ciel, Espoir, peuvent-ils se toucher, communiquer, franchir la barrière, et toutes ces questions restaient suspendues, ouvertes, et c’était volontaire, je ne voulais pas donner de réponse définitive, je voulais que le spectateur se pose ces questions lui-même, qu’il cherche sa propre réponse, qu’il projette sa propre vision de la fraternité, de la séparation, de la communion spirituelle, et Brothers devenait ainsi miroir, révélateur, test projectif, qu’est-ce que vous voyez, union ou division, fraternité ou séparation, espoir ou désespoir, et votre réponse en dirait plus sur vous que sur la peinture elle-même, sur vos propres espoirs, vos propres croyances, vos propres expériences de fraternité ou de séparation.
Et le titre Brothers, frères, mot simple universel, j’aurais pu choisir Frères en français ou Frați en roumain, mais Brothers en anglais avait une résonance particulière, universalité de l’anglais, langue mondiale, et Brothers évoque aussi le mouvement des droits civiques, Martin Luther King, Black brothers, fraternité raciale, lutte pour l’égalité, et Soul Brothers, James Brown, fraternité musicale, et Band of Brothers, fraternité guerrière, soldats unis par l’épreuve, et toutes ces résonances s’ajoutaient à l’image, enrichissaient le sens, et mes deux hassidim devenaient frères universels, pas seulement juifs, pas seulement religieux, mais humains, tous humains, tous frères malgré les différences, malgré les costumes, malgré les croyances, malgré les murs, brothers, toujours brothers, et c’était ça le message final, simple, naïf peut-être, utopique sûrement, mais sincère, profondément sincère, nous sommes tous frères, tous, et les murs entre nous sont provisoires, franchissables, dépassables, et il suffit de lever les yeux ensemble vers le même ciel pour le comprendre, pour le ressentir, pour le vivre.
Janvier deux mille douze, la toile était terminée, cent soixante-deux par cent trente centimètres, grand format, figures monumentales, présence imposante, et je reculais pour regarder, pour juger, pour ressentir, et l’œuvre me touchait, m’émouvait, me troublait, ces deux hommes magnifiques dans leurs costumes sombres, dignes, spirituels, séparés mais unis, et je signais, datais, janvier 2012, et je titrais BROTHERS en lettres capitales, mot définitif, universel, fraternel, et maintenant treize ans plus tard, novembre deux mille vingt-cinq, je regarde cette peinture et elle reste actuelle, pertinente, nécessaire, le monde a encore plus de murs maintenant, encore plus de séparations, encore plus de divisions, et ces deux hassidim nous rappellent que malgré tout, malgré les murs, la fraternité reste possible, la communion spirituelle existe, nous sommes tous brothers, tous frères, tous regardant le même ciel, tous cherchant le même espoir, tous humains, simplement humains, tragiquement humains, magnifiquement humains.
Brothers. Janvier deux mille douze. Un mois avant Louis Dieudonné. Deux hommes juifs hassidiques. Face à face. Séparés par un mur. Levant les yeux vers le haut. Vers Dieu. Vers le Ciel. Vers l’Espoir. Fraternité hassidique. Fraternité spirituelle. Fraternité humaine universelle. Tous frères. Malgré les murs. Malgré les séparations. Malgré les divisions. Brothers. Frères de sang. Frères en foi. Frères en humanité. Prière commune. Communion silencieuse. Espoir partagé. Le mur peut être franchi. La barrière peut être levée. La séparation peut être surmontée. Il suffit de lever les yeux ensemble. Vers le même ciel. Brothers. Toujours brothers. Pour toujours brothers.




